Tribune libre – Une occasion manquée, quand la presse renonce au réel

Ce qui se joue ici dépasse la simple erreur d’appréciation : c’est une défaillance du travail journalistique. Une occasion manquée — une de plus — de démontrer que la presse peut encore produire une information rigoureuse, indépendante et digne de confiance.

Plus profondément, c’est une confusion inquiétante qui s’installe : celle d’une presse devenue parfois incapable de distinguer clairement les faits — les news — du réel lui-même. Comme si la répétition de récits, de dépêches ou de commentaires finissait par tenir lieu de réalité. Or, l’information n’est pas un flux à reproduire, mais un travail d’extraction, de vérification et de confrontation sur le terrain.

Paresse intellectuelle ou conformisme idéologique

Car cette période offre, au contraire, une opportunité rare. Les conflits en Ukraine et au Moyen-Orient pourraient — devraient — inciter à un retour aux fondamentaux : vérifier, recouper, confronter les sources, et surtout aller voir. Être sur le terrain, prendre le risque du réel, rapporter les faits tels qu’ils sont, et non tels qu’ils s’inscrivent dans des grilles de lecture préexistantes. Il serait vital pour une presse honnête de ne pas se contenter d’informations d’ONGs tels que Médecins sans frontière que même ses fondateurs, ainsi Bernard Kouchner, ont dénoncées après les avoir quittées. 

Au lieu de cela, par paresse intellectuelle, par insuffisance de culture géopolitique ou par conformisme idéologique, une partie des rédactions semble s’être installée dans le commentaire plus que dans l’enquête. Vérification, hiérarchisation, contextualisation : ces exigences cèdent trop souvent la place à la reproduction de narratifs dominants. Le doute disparaît au profit de l’adhésion.

La prolifération des chroniqueurs, une autre dérive

Le problème n’est pas de citer des sources engagées — qu’elles soient liées à des intérêts étatiques ou à des milieux militants — mais de ne plus les interroger. À force de les relayer sans distance critique, le journalisme cesse d’être un contre-pouvoir pour devenir un simple amplificateur.

Parallèlement, une autre dérive s’impose : la prolifération des chroniqueurs. Ces voix, qui ne représentent souvent qu’elles-mêmes, saturent l’espace médiatique — à la télévision comme dans la presse écrite — d’opinions immédiates, interchangeables souvent personnelles que le commun des mortels pourrait formuler avec un minimum de réflexion sans aucune analyse factuelle.  Cette inflation du commentaire se fait au détriment du reportage, de l’enquête et de la vérification.

Le sentiment que l’analyse précède les faits

Et pourtant, c’est précisément là que réside l’occasion manquée : réaffirmer une hiérarchie claire entre information et opinion, redonner la primauté aux faits, reconstruire une crédibilité érodée. Certains acteurs montrent que cette voie reste possible. Des plateformes comme Axios ou des titres comme la Neue Zürcher Zeitung (NZZ) s’imposent à nouveau comme des références pour qui cherche des faits avant des interprétations, notamment sur des sujets aussi sensibles que les tensions internationales.

À l’inverse, des journaux longtemps considérés comme des piliers — le New York Times, The Guardian ou Le Monde — semblent avoir perdu, pour une part croissante du public, cette position de référence. Non par manque de moyens, mais parce que leurs traitements donnent trop souvent le sentiment que l’analyse précède les faits.

Pour quelques « like » en plus

Le public, lui, se reporte vers des sources qui conviennent à ses préjugés et sa crédulité. Souvent, pour quelques « like » en plus, l’information se façonne selon les désirs de ses « lecteurs » ; c’est parfois le public, qui, par ses choix, engendre  l’information. Ce qui est vrai avec la presse écrite est mille fois plus vrai avec une « information » assénée sous forme de slogans par les réseaux sociaux. 

Une presse qui ne distingue plus clairement les faits du réel, et le réel de ses propres récits, se condamne à perdre sa fonction essentielle. Sa responsabilité n’est pas d’être du “bon côté”, mais d’être du côté du vrai. Et cela suppose de revenir à une exigence simple : voir, vérifier, comprendre — avant de commenter.

Eran Shamgar, Lausanne

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2 commmentaires à “Tribune libre – Une occasion manquée, quand la presse renonce au réel”

  1. Le Houellleur Yann 14 avril 2026 at 16:49 #

    Excellent article que le vôtre, Monsieur Eran Shamgar. Plein de bon sens, reflétant l’expertise d’un observateur scrupuleux des médias.
    Il y aurait, à mon avis, matière à examiner un aspect de la problématique soulevée trop souvent mis sous le tapis : faire de la « bonne » information en privilégiant le travail de terrain exige des investissements en temps et en argent hors de la portée d’une majorité de médias fauchés ou sous perfusion financière. A en juger par ce que je vois lorsque je regarde la télévision, des jeunes gens prennent la mesure du réel sur des territoires en guerre ou en proie à la violence, autrement dit « se font les dents » tandis que les journalistes pilotant des émissions à forte audience travaillent bien au chaud en compagnie de leurs invités (autrement dit les chroniqueurs devenus incontournables sur les chaînes d’info en continu. Les premiers, souvent, sont payés au lance-pierre tandis que les seconds reçoivent de copieuses rémunérations. La prise de risque n’est pas valorisée dans cet univers médiatique si propice aux inégalités sociales. Que devraient payer, effectivement, les consommateurs de médias afin de garantir à ceux-ci une réelle indépendance ? Ces dernières années, plusieurs expériences ont montré l’un des chemins à prendre : par exemple, en France, Tocsin, Thinkerview, Elucid, TVLiberté et tant d’autres. Ces médias ne vivent que grâce aux abonnements et dons provenant de lecteurs sympathisants. Mais ils sont plus que jamais en danger car leur indépendance effraie le pouvoir en place. Dans un pays comme la France, journaux, radio-télés et websites doivent faire allégeance, distraire mais ne pas perturber. La « macronie » moribonde s’est attelée à promulguer des lois, certaines déjà en vigueur, qui promeuvent le flicage de ces médias insoumis. Le Monde, que vous évoquez, reçoit à l’instar de ses « confrères officialisés » des aides de l’Etat et l’on comprend dès lors pourquoi, en contrepartie, les rédactions bénéficiant d’un tel coup de pouce évitent de dénoncer de multiples scandales et dysfonctionnements préjudiciables à la bonne marche de l’Etat. Mais effectivement, ces médias mainstream ont des moyens qui devraient garantir un meilleur traitement de l’information. Tel n’est pas le cas, en raison de leur architecture financière. Poursuivons l’exemple si peu exemplaire du Monde. Parmi les principaux actionnaires de ce quotidien et de magazines satellites (Courrier international, Télérama, etc. : Mathieu Pigasse, Daniel Kretinsky et Xavier Niel, des hommes d’affaires pour la plupart nageant dans les eaux troubles d’une certaine gauche liée au nouvel ordre mondial. La presse, pour eux, c’est une distraction autant qu’un levier de pouvoir et la démonstration de la respectabilité. Or, le Monde, ainsi que vous le relevez cher Monsieur Eran, est en perte de vitesse, ressemblant de plus en plus à une mosaïque de tracts politiques. Si vous voulez vous forger une opinion sur les affaires du monde, mieux vaut éviter de trop faire trempette dans des médias tels que le Monde et Libération, lesquels seraient morts sans les fréquentations sulfureuses de leurs propriétaires avec les représentants de l’Etat et le gratin industriel et financier..

  2. Avatar photo
    Martin de Waziers 14 avril 2026 at 17:14 #

    Merci, Monsieur, de rappeler, une fois de plus, les dérives de la presse actuelle, et merci à Infoméduse de tout faire pour un certain équilibre ! MW

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