Quand Saint-Germain-des-Prés perd ses lettres de noblesse…


L’écrivain franco-algérien Boualem Sansal et le milliardaire Vincent Bolloré sont les acteurs majeurs d’un drame qui secoue le tout Paris de la littérature. La démission d’Olivier Nora, le directeur général de Grasset (détenu par Vivendi) n’en finit pas de provoquer des remous.

PAR YANN LE HOUELLEUR, à Paris

Rebondissement dans ce qu’on appelle « l’affaire Grasset ». Boualem Sansal, l’écrivain français qui a passé un an dans les geôles de l’Algérie, est la cible d’attaques ignominieuses dans ce qui fut l’un des meilleurs quotidien au monde… Le Monde, précisément, un journal accusé au sein des milieux de droite de faire le jeu d’une gauche devenue revancharde à l’heure où la France pourrait bien, d’ici un an, passer dans le camp du Rassemblement national. (La prochaine élection présidentielle a lieu dans un an, très exactement.)

Une journaliste du Monde, d’une plume provocatrice et acerbe, se permet de décrire Boualem Sansal comme un écrivain manquant de talent et « vendant peu de livres ». Les médias de gauche (si nombreux en France) n’hésitent pas à soupçonner Boualem Sansal de frayer avec l’extrême droite. A l’heure où la France et l’ensemble des pays européens commencent à manquer de carburant, l’organe quasi officiel (Le Monde) de la gauche n’hésite pas à jeter de l’encre par-dessus les moulins à vent ! Ainsi que l’a commenté la chaine d’info en continu CNews (dont il sera question plus loin) « la cabale contre Boualem Sansal se poursuit ». Dans une France en pleine déliquescence économique submergée par une vague de violences sans précédent, s’en prendre ainsi à un écrivain dont le seul péché est d’avoir dénoncé le brutal régime algérien constitue, décidément, pour le moins un acte de malveillance d’une indicible cruauté.

Saint-Germain-des-Prés est au cœur d’une bagarre homérique. Dessin par Yann Le Houelleur.



Emmanuel Macron et son gouvernement, rappelons-le, n’ont pas réussi à convaincre leurs homologues algériens de d’accorder leur grâce au malheureux Boualem Sansal accusé d’avoir diffamé le pays, jadis un département français, où il avait vu le jour. C’est par le biais d’une intervention bienveillante des autorités allemandes que l’auteur de « la Fin du monde » (roman qui lui a valu le grand prix du roman de l’Académie française) a recouvré la liberté peu avant la Noël 2025. La « Justice » algérienne l’avait condamné à cinq ans derrière les barreaux, une peine ainsi écourtée de quatre ans. Humiliation suprême pour le gouvernement tricolore, dès lors considéré comme impuissant : cette libération est intervenue à la suite d’une visite à Alger du président Frank-Walter Steinmeier. Autre précision qui aide à y voir plus clair dans ce féroce kidnapping : jamais les relations diplomatiques entre la France et l’Algérie n’ont été aussi tendues, le président Abdelmadjid Tebboune s’étant montré intraitable lorsque Paris lui a demandé d’accepter de réintégrer sur son territoire les Algériens en France gratifiés d’une OQTF (obligation de quitter le territoire français). Le président Macron a eu la monnaie de sa pièce, lui qui a pris la défense du Maroc dans le conflit l’opposant à son voisin algérien quant au Sahara occidental. Autre reproche fait par ses détracteurs (ils sont de plus en plus nombreux) au « Mozart de la finance » : avoir critiqué la France, au cours de sa première campagne électorale en 2017, pour sa politique de colonisation en Afrique du Nord.

Un journaliste français opposé au président français n’a de cesse de le qualifier d’ « ambigu ». Il s’agit de Marc Endeweld, auteur d’un best-seller intitulé « l’ambigu Monsieur Macron ». L’ex-chouchou des milieux financiers (beaucoup plus critiques à son encontre de nos jours) est connu pour être un équilibriste dans sa dialectique ménageant la chèvre et le chou.

Plan de développement accéléré

« Ambigu » : le locataire de l’Elysée aura bien mérité ce qualificatif, une fois de plus, à l’occasion du coup de théâtre qui vient de fracturer « la Seine » du théâtre littéraire. Un drame très français, effectivement. Quelques jours avant le Festival du Livre dans le Grand Palais, le principal éditeur de l’Hexagone, Hachette, a annoncé triomphalement que Boualem Sansal avait rejoint son écurie, après avoir déchiré son contrat avec Gallimard. Cette maison est l’un des principaux concurrents du géant Hachette passé sous le contrôle d’un autre géant œuvrant dans les médias, Vivendi. Et le grand patron de Vivendi  – raison pour laquelle ce déménagement a provoqué un tel tintamarre – s’appelle Vincent Bolloré. Au long des années écoulées, cet entrepreneur visionnaire (en réalité, actionnaire majoritaire de Vivendi) a avalé quantité d’entreprises dans les secteurs de l’audiovisuel, des magazines et de l’édition, avec un plan de développement accéléré à l’échelle planétaire, ainsi que l’avait décrit en 2022 le journal numérique « Franc-Parler ».

L’un des dirigeants de Vivendi, Arnaud Roi de Puyfontaine, avait eu recours à une métaphore pour illustrer les ambitions de ce conglomérat :

On ne regarde pas seulement l’étrave fendue par la mer mais aussi l’horizon.

A court terme, Vivendi entend accélérer une stratégie d’acquisitions outre Atlantique qui a débuté par une prise de participation de 20 % dans NBCUniversal, l’un des grands réseaux télévisés aux USA.

L’affaire Grasset, un drame typiquement français. Ici le mythique café littéraire « Les Deux Magots ».
Photo@YLH




Un contrat en or

Animé par un tel appétit à l’étranger, Vivendi est plongé dans un drame typiquement français affectant le petit monde passablement égocentrique de l’édition français. Ainsi Saint-Germain-des-Prés est-il au cœur d’une bagarre homérique depuis que Gallimard, niché rue des Saints-Pères (faut le faire !) souffle sur les braises d’une rancœur inextinguible.

Après que Boualem Sansal ait tourné le dos à cette maison renommée, deux-cents écrivains qui faisaient partie du catalogue de Grasset, détenu depuis deux ans par Hachette, ont signé une pétition, rompant leur contrat avec leur éditeur. Quelques jours plus tôt, Olivier Nora, le directeur général de Grasset, avait présenté sa démission, mettant fin à un contrat en or qui lui rapportait un million d’euros par an, un coquet pactole lorsque l’on considère la fragilité croissante de la filière de l’édition en France menacée, entre autres démons, par l’écroulement des habitudes de lecture parmi les jeunes générations. Ainsi que l’a relaté le Journal du Dimanche, hebdomadaire appartenant à Lagardère (un ensemble de médias appartenant à Vivendi), ces auteurs se sont réunis dans une brasserie à proximité du quartier du Marais, à l’initiative notamment du très controversé philosophe Bernard-Henri Lévy. Ils ont accusé, comme l’on devait s’y attendre, Vincent Bolloré d’accélérer sa croisade en faveur, prétendument, de l’extrême droite, qualifié par les intellos fréquentant le Café de Flore et les Deux Magots, deux établissements huppés de Saint-Germain, d’ «hyper conservateur réactionnaire ». Vincent Bolloré, milliardaire qui en a vu d’autres, ne se prive par de répondre à ces gauchistes invétérés par le biais de « ses » médias, à commencer par CNews, devenue la chaine d’infos en continu préférée des Français, tout bêtement ( !) parce que ses journalistes sont à l’écoute des Français qui souffrent d’une déliquescence de l’économie française sans précédent ainsi que d’une politique d’accueil des immigrés insensée. Bolloré est soupçonné, par ces « apôtres du Bien » de favoriser la montée en force du Rassemblement national qui pourrait l’emporter aux prochaines élections, en 2027.

La tribune de Vincent Bolloré dans le Journal du Dimanche a eu un énorme retentissement.



Les révélations de CNews

La parole de ce milliardaire inquiet de voir la France sombrer dans le chaos se fait rare. Pourtant, le dimanche 20 avril, le Journal du Dimanche a publié une Tribune libre qui a eu un énorme retentissement en France et à l’étranger, intitulée « Séisme ». Morceau choisi de cette tribune libre :

Le départ d’Olivier Nora (…) provoque un bruit médiatique extraordinaire, un séisme affirment certains médias. Comment est-ce possible ? Alors que la situation financière et sociale de millions de Français est, elle, actuellement préoccupante, comment cette affaire peut-elle faire autant de vacarme ? (…).


Reste à savoir ce qui a poussé Olivier Nora a prendre la clef des champs. CNews a jeté un pavé dans la mare en faisant les révélations suivantes : l’ex-directeur de Grasset a engagé un bras de fer avec son actionnaire lorsque celui-ci a appris qu’un brin cachotier il avait reporté à l’automne prochain la parution d’un manuscrit en sa possession. Et pas n’importe quel ouvrage puisqu’il s’agit de la narration par Boualem Sansal de son épouvantable séjour dans une hideuse prison algérienne. Pourquoi avoir repoussé à l’automne la sortie d’un récit qui promet de conquérir la première place dans les ventes en librairie ? Suggestion (faite par Infoméduse) : c’est en automne que les prix littéraires poussent tels des champignons. Non contents d’une telle stratégie, les dirigeants d’Hachette ont décrété que ce potentiel best-seller doit parvenir aux libraires de France et de Navarre dans à peine quelques semaines.

Nul doute que CNews et le JDD (mais aussi Europe 1, la radio sœur de cette chaine) divulgueront en avant-première un livre qui promet de faire beaucoup de bruit… jusqu’à la présidence d’une Algérie décidément très peu attachée à la liberté d’expression. Pas plus tard que mercredi (22 septembre) a été annoncée la condamnation à trois ans d’emprisonnement, dans ce pays, de l’opposant à la dictature Kemal Daoud, un confrère de Boualem Sansal.

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