Les Cahiers bleus de Zhenishbek – Apprendre à vivre avant qu’il ne soit trop tard

De quoi les hommes se repentent-ils, lorsqu’ils arrivent au seuil où la vie se défait, où chaque instant prend la densité d’un adieu ?

L’an dernier, de nouveaux voisins sont venus habiter près de chez nous : une jeune professeure d’origine espagnole et celui qui allait devenir son mari. Un jour, devant la maison, je croisai sa mère. Elle arrivait ; je partais.

Elle me dit simplement :

— « Je travaille dans une clinique de soins palliatifs, à la périphérie de Genève. »

Puis, comme pour dissiper toute abstraction, elle précisa : un lieu où l’on accompagne ceux dont le temps est désormais compté — quelques mois, parfois moins — usés par l’âge ou vaincus par la maladie. Ces lieux, ajouta-t-elle, sont entourés d’une attention particulière, comme si la société, tardivement, cherchait à réparer ce qu’elle ne peut empêcher.

Elle marqua une pause.

— « Mon travail est difficile. Non pas tant par la charge… mais moralement. Presque chaque jour, je vois mourir des gens. Parfois un seul. Parfois plusieurs. Et parfois… »

Elle hésita à peine.

– «…il suffit que je sorte en disant : “J’arrive, je vais préparer du thé.” Et quand je reviens… ils sont partis.»

Elle me regarda alors, droit dans les yeux, avec cette gravité tranquille de ceux qui vivent au contact de l’essentiel. Puis elle hocha légèrement la tête, comme on referme une porte.

La rencontre fut brève. Pourtant, elle ouvrit en moi un long mouvement de pensée, comme si, en quelques phrases, elle avait déplacé le centre de gravité du monde.

Je me souvins alors d’une autre voix, venue de plus loin : celle d’une infirmière australienne, Bronnie Ware. Pendant des années, elle avait recueilli les confidences de ceux qui approchaient la fin. Elle notait leurs paroles, leurs aveux, leurs silences aussi. Un jour, elle en fit un livre, The Top Five Regrets of the Dying.

Ce qu’elle y rapporte n’a rien d’extraordinaire — et c’est peut-être cela, le plus troublant.

À l’heure ultime, les regrets ne portent presque jamais sur ce que l’on a manqué d’accumuler, ni sur les ambitions inachevées. Ils reviennent, inlassablement, vers ce qui n’a pas été vécu.

– « J’ai trop travaillé. »

Mais ce n’est pas le travail qu’ils regrettent : c’est la vie qu’il a remplacée.

– « Je n’ai pas été assez présent pour ceux que j’aimais. »

Non pas par indifférence, mais par dispersion — comme si l’essentiel avait toujours été remis à plus tard, dans un futur qui n’est jamais venu.

Ils parlent d’enfants trop vite grandis, de gestes simples différés, de paroles retenues. Ils évoquent aussi le monde, à peine regardé : ces paysages qu’ils n’ont pas pris le temps de voir, ces merveilles restées à la périphérie de leur attention.

Rien de neuf, en vérité. Et pourtant, rien que nous sachions vraiment empêcher.

Car la vie moderne a ceci de singulier : elle nous occupe au point de nous distraire de vivre. Nous sommes pleins de tâches, mais souvent vides de présence. Nous remplissons nos jours, et, ce faisant, nous les laissons passer.

Il y a là une ironie presque tragique : nous craignons de perdre du temps, et c’est ainsi que nous le perdons le plus sûrement.

Si les hommes, au fond, se ressemblent dans leurs élans et dans leurs regrets, alors ces paroles venues du bord de la vie méritent d’être gardées comme des balises. Non pour nourrir une mélancolie stérile, mais pour introduire une vigilance plus juste.

Car tant que le temps est encore ouvert, tant que le corps répond, tant que les visages aimés sont encore là — il demeure possible de déplacer légèrement le cours de nos jours.

Non pas en bouleversant tout.

Mais en réapprenant à habiter ce qui est déjà là.

Cette chronique contient des nouvelles, aphorismes, histoires vraies et autres récits écrits en kirghize entre l’âge de 15 et 35 ans sous la forme d’un journal par le journaliste et écrivain Zhenishbek Edigeev. Un premier tome des “Cahiers bleus” a été publié en 2022.

 Kirghizistan. Au pâturage de mon oncle berger. Photo @ZE

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