Quand le choix des images est mis à mal au profit de partis pris idéologiques

PAR ERAN SHAMGAR ET DIDIER EPELBAUM *

« Voir, vérifier, comprendre — avant de commenter et de publier. »

Ce principe, au cœur du métier de journaliste, devrait s’imposer avec une rigueur accrue lorsqu’il s’agit du choix des images, qu’elles illustrent un article ou fassent la Une. Il faut être conscient que la « Une » est toujours un consensus de toute la rédaction car elle engage le titre aussi bien politiquement que journalistiquement.

Or, cette exigence fondamentale est aujourd’hui souvent mise à mal — voire délibérément contournée — au profit de partis pris idéologiques. Certains grands titres se sont ainsi tristement illustrés durant la guerre contre le Hamas, franchissant à maintes reprises les limites de l’éthique journalistique et, au-delà, celles de la morale.

Publications non vérifiées de mises en scène, images détournées, photographies sorties intentionnellement de leur contexte, voire contenus générés ou altérés par l’intelligence artificielle : à cela s’ajoutent des légendes trompeuses, capables d’induire gravement le lecteur en erreur. Les exemples sont si nombreux qu’il serait vain de tous les recenser ; je n’en citerai ici que deux, particulièrement révélateurs.

Ainsi, ce cliché publié en Une du New York Times, (paru le vendredi 25 juillet 2025, avec un correctif le 30 juillet) puis repris – sans vérification – par le quotidien suisse romand Le Temps et bien d’autres : celui d’une mère tenant dans ses bras un enfant terriblement émacié. En réalité, selon CNN, cet enfant était atteint de maladie génétique. 


Photo publiée par le New York Time et reprise par la plupart des titres. L’enfant souffrait en fait d’une maladie génétique.

Autre exemple : une image (ci-dessous) largement diffusée dans les rédactions occidentales, montrant une scène déchirante d’enfants tendant leur écuelle. Elle a été relayée sans la moindre réserve par de nombreux médias, jusqu’à ce qu’un simple zoom arrière en révèle la mise en scène.

La propagande nazie — théorisée notamment dans le « Mein Kampf » par Adolf Hitler, puis reprise et appliquée par Joseph Goebbels, le ministre de la Propagande du régime — affirmait : « Plus le mensonge est gros, plus il passe ». En sommes-nous arrivés là aujourd’hui ?

L’image a été mise en scène par le photographe turc Anas Zayed Fteiha (ci-dessous).

Ce mécanisme n’a rien de nouveau. Conscients du pouvoir des images, des régimes comme celui de Staline ont massivement retouché, effacé ou reconstruit la réalité visuelle, sans compter les affiches monumentales destinées à glorifier le pouvoir.

Il avait suffi d’en modifier la légende : le contexte disparaissait, remplacé par une narration émotionnelle conforme à une ligne éditoriale, mais totalement mensongère.

L’Iran est devenu un spécialiste de la désinformation par l’image. Des vidéos ont largement circulé sur internet, dont certaines étaient manifestement falsifiées ou générées par intelligence artificielle.

Souvent, des acteurs politiques fondent leurs argumentaires partisans sur cette iconographie, arguments parfois repris par la presse qui, d’étape en étape, finissent par acquérir le statut de « vérité ». Le lecteur, incapable de suivre de manière indépendante l’évolution de l’information, se laisse ainsi berner. 


Haut : La guerre en image, qui rappelle plus un jeu vidéo, s’adresse à un public jeune.
Bas : Une image satellite retravaillée par l’IA et qui alimente la désinformation sur la guerre entre les États-Unis et l’Iran. 

La propagande, ne l’oublions pas, s’adresse à tous les publics. Certaines formes visent spécifiquement les jeunes, habitués à des visuels rapides et aux codes des jeux vidéo ; d’autres, plus sophistiquées, ciblent des personnes mieux informées.

Ainsi, une image satellite publiée par un média iranien semblait authentique, accompagnée d’un récit crédible : celui d’une base américaine dévastée au Qatar. En réalité, il s’agissait d’un faux généré par intelligence artificielle, construit à partir d’une image de Google Earth datant de l’année précédente et représentant une base américaine à Bahreïn (source : Ici Beyrouth).

Mais la désinformation n’est pas l’apanage de l’Iran. La Russie, dans sa guerre contre l’Ukraine, y recourt largement. Deux images (ci-dessous) diffusées par des sources russes — l’une montrant une prétendue reddition des forces ukrainiennes, l’autre un soldat en pleurs — sont ainsi entièrement fausses et générées par intelligence artificielle.

L’image et son pouvoir d’impact sont devenus de véritables armes de guerre, souvent aussi efficaces et destructeurs qu’une armada entière.

Identifier les incohérences est la mission des rédactions

Il revient aux rédactions d’identifier les incohérences. Des indices culturels, visuels ou contextuels devraient suffire à éveiller le doute — d’autant que la sélection iconographique est confiée à des professionnels expérimentés. Chaque cliché est, au minimum, assorti d’une date, d’un lieu et d’un crédit, ne serait-ce que pour des raisons de droits d’auteur. L’erreur involontaire ou la pression du temps ne sont que de mauvais prétextes : la dérive est souvent structurelle.

Des rédactions comme le New York TimesThe Guardian, le Herald Tribune ou Le Monde et la BBC disposent de moyens considérables pour limiter les erreurs. Le choix d’une image de Une ou la mise en avant d’un article n’est jamais neutre.

L’énorme déséquilibre a été souvent fait au détriment d’Israël et pose la question de la motivation de ces publications et l’hypothèse d’un a priori négatif qui engourdit la déontologie élitique. 

Génération TikTok particulièrement exposée

La génération TikTok, qui s’informe principalement par l’image, est particulièrement exposée à ces manipulations. Le slogan de Paris Match — « Le poids des mots, le choc des photos » — n’a sans doute jamais été aussi actuel, à l’ère des réseaux sociaux, devenus pour beaucoup la première source d’information.

La puissance de l’image est bien connue — en publicité comme en propagande. Elle s’impose immédiatement à l’imaginaire, court-circuite le raisonnement et s’adresse d’abord à l’émotion. Même un esprit averti peut vaciller : la perception visuelle ne passe pas toujours par le filtre du rationnel. Elle active des réflexes profonds, des archétypes puissants, produisant un impact immédiat, presque instinctif. Voir n’est pas forcément connaître, pas plus que lire ne garantit de comprendre. L’émotion suscitée par une image ou une vidéo peut précéder — et parfois supplanter — le raisonnement.

Dès lors, une question s’impose : une partie de la presse dite « mainstream », suivie par tous les autres titres de moindre importance, dépasse-t-elle ses propres règles pour orienter sciemment la perception du public à travers une iconographie biaisée ? Les préjugés, l’idéologie peuvent-ils devenir un levier éditorial, un argument de vente, ou permettre des compromissions intellectuelles ?

Un régime de confusion

L’histoire récente montre que la presse n’est pas à l’abri des dérives — dérives d’autant plus préoccupantes lorsqu’elles émanent de titres de référence publiant, en connaissance de cause, des contenus éloignés du réel.

La falsification de l’image, surtout lorsqu’elle est intentionnelle et se propage d’une rédaction à l’autre dans un contexte de convergence éditoriale, dépasse le cadre de l’erreur : elle constitue une grave rupture éthique. Elle installe un régime de confusion où la tromperie devient structurelle. Certains acteurs majeurs de l’information semblent alors avoir renoncé à leur rôle de repère fiable.

Face à cela, le public — submergé par un flux d’informations répétitives et parfois erronées — peine à exercer son esprit critique. Ce phénomène trouve un écho jusque dans certains milieux académiques, où des enseignants militants forment des esprits davantage enclins à juger qu’à analyser. On retrouve ensuite ces mêmes réflexes dans l’espace public, relayant des slogans déconnectés de la réalité, « du fleuve à la mer », persuadés d’avoir compris ce qui leur échappe totalement, permettant ainsi une inversion des données.

Certes, des mécanismes de correction existent : rectificatifs, mises à jour, démentis. Mais ils interviennent trop tard, avec une prudence qui aurait dû s’appliquer en amont du processus éditorial. Une fois diffusée, l’image circule, se multiplie et s’ancre dans les esprits. Les corrections, elles, restent discrètes, reléguées en bas de page. L’effet, lui, est déjà produit — et les professionnels de l’information le savent. La mise au point du New York Times concernant la photo du 25 juillet publié cinq jours plus tard est une mise au point embarrassée et sans excuses.

Atteinte à la connaissance du réel

À l’ère des flux continus, la vigilance et la rigueur doivent être permanentes, qu’il s’agisse de texte ou d’image. Elles incombent d’abord aux journalistes, dont la mission est de vérifier, contextualiser et hiérarchiser l’information. Mais elles concernent aussi le public, appelé à exercer un regard critique face à des contenus dont la fiabilité devient plus incertaine que jamais. L’essor des images générées par intelligence artificielle accentue encore ce risque : le faux peut désormais imiter le réel de façon quasi parfaite. Le lecteur est donc invité à prendre ses distances et à assumer une part de responsabilité dans son rapport aux contenus, afin de distinguer le vrai du faux.

Or les événements — notamment politiques ou militaires — sont par nature complexes. Les simplifier à l’extrême, voire les inverser ou les réduire à un slogan/titre, revient à priver le lecteur de sa capacité de jugement. Un écosystème politico-médiatique marqué par la lâcheté, la compromission ou l’idéologie produit inévitablement une information déformée, où l’émotion prend le pas sur l’analyse et réduit à néant toute compréhension.

La répétition d’images fabriquées, aussi saisissantes soient-elles, constitue une atteinte à la connaissance du réel. Elle affaiblit l’exigence intellectuelle, altère la mémoire des faits et fragilise, à terme, les fondements mêmes de la démocratie.

* Didier Epelbaum, journaliste et historien, est l’auteur de nombreux livres sur l’Holocauste dont, « Pas un mot, pas une ligne ? 1944-1994 : des camps de la mort au génocide rwandais », Stock, 2005. 

Eran Shamgar, artiste et designer de presse, a créé et repositionné de nombreux titres de presse en Suisse et en Europe.

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