Par Alain Papaux* et Denis Ramelet**
Le philosophe André de Muralt s’est éteint le 13 avril, dans le Canton de Vaud où il est né et a toujours vécu. Il fut professeur ordinaire de philosophie médiévale à l’Université de Genève de 1981 à 1996 et enseigna également à l’Université de Lausanne.
Sa dizaine d’ouvrages, très subtils, « techniques » diront les esprits chagrins, révèle un penseur courageux, souvent à contre-courant, même dans sa lecture des Tout Grands : Platon, Aristote, Thomas d’Aquin, l’Occam du nominalisme ou encore le Kant de la modernité ou le Rousseau de l’égalitarisme. Une pensée d’une actualité si consolatrice de surcroît : rien n’est plus concret que la philosophie ou même que la notion d’« être », l’un de ses thèmes centraux et ressort de la philosophie occidentale. Rien n’est plus précieux que ce qui existe là, sous nos sens, lesquels nourrissent l’intelligence comme l’âme. Ne sommes-nous pas des êtres incarnés, d’âme et de corps, certes distincts mais aucunement séparables, bien avant que ne l’enregistre notre vocabulaire contemporain : « psycho-somatique ». Autre réconfort à notre présent désœuvrement : la communauté est essentielle pour l’individu parce que la présence d’autrui, et du collectif en particulier, lui est indispensable pour construire sa propre identité. L’individu comme tel n’existe pas pour le spécialiste d’Aristote… et le « développement personnel » ne peut que manquer ses cibles.
Portée théologique
Ses études fameuses en philosophie antique comme médiévale, moins souvent citées que suivies, ne visaient pas seulement l’édification de ses élèves mais revêtent une portée politique de premier ordre. Elles identifient les idées qui ont structuré notre modernité et qui l’ont condamnée à la dépression individuelle comme civilisationnelle : une société qui se consacre aux seuls moyens, plus puissante que jamais en effet, mais qui a égaré les fins, le pourquoi de notre présence, brève, ici-bas. Une passion pour la puissance, la force, dont les origines remontent au 14ème siècle principalement montre A. de Muralt. Sa philosophie avait aussi une portée théologique : Aristote conduirait à Thomas d’Aquin, l’incarnation serait une grandeur, douloureuse parfois, jamais une condamnation ; le « bien commun », que toute l’écologie poursuit désespérément, y est articulé rationnellement et pas seulement proféré affectivement.
Son enseignement ira jusqu’à des leçons de vie : confesser sa dette à l’endroit d’un Maître n’est pas s’asservir mais tout au contraire se grandir, par l’acceptation de sa finitude.
* Professeur de philosophie du droit à l’Université de Lausanne
** Docteur en droit et libraire indépendant


