infoméduse: Christopher H. Cordey, vous êtes futuriste-maïeuticien, facilitateur stratégique, conférencier international et co-auteur avec Robert Salmon de Heidi réveille-toi?, écrit en 2014. Là, vous vous déchaînez en publiant à compte d’auteur trois ouvrages en quelques mois. Il faut s’accrocher pour vous suivre dans votre dialectique d’anticipation où il est souvent question de champignons par approche mycélique interposée. Résumez-nous votre démarche de réflexion.
Christopher H. Cordey: Ma démarche est finalement assez simple. Elle repose sur un constat : nous ne pouvons plus appréhender le XXIᵉ siècle avec les modes de pensée hérités du siècle précédent. Nous avons longtemps privilégié une approche linéaire, fondée sur les relations de cause à effet et la fragmentation des problèmes. Or, nous évoluons désormais dans un monde d’interdépendances où les crises se renforcent mutuellement, c’est la polycrise. Face à cette complexité, il devient indispensable d’adopter une pensée systémique, capable de relier les phénomènes entre eux, de comprendre leurs interactions et d’anticiper les conséquences de nos choix à l’échelle de l’ensemble du système. Ma grille de lecture est donc celle d’un monde devenu à la fois multipolaire, parce que les centres de pouvoir se diversifient, multiplex, parce que les réalités s’organisent sur plusieurs couches interconnectées, et mycélial, parce que les transformations les plus profondes émergent souvent des réseaux invisibles de coopération, d’échange et d’intelligence distribuée.
Dans Le Congrès de 2049, publié l’an dernier, vous vous demandez si l’ONU existe encore. On a l’impression que vous faites l’apologie de la Chine, maître du monde, tout en appelant de vos voeux, dans l’ouvrage suivant, une « paix systémique ». La fin de la guerre, vraiment?
Faire l’apologie de la Chine ? J’aime votre goût pour la provocation… Mon rôle n’est pas de distribuer les bons ou les mauvais points, mais d’explorer des futurs plausibles. Dans Le Congrès de 2049, je pose la question de l’avenir de l’ONU (et je suis loin d’être le seul) et j’examine l’hypothèse d’un monde où la Chine serait devenue la principale puissance globale. Dans mon métier, décrire un scénario n’est pas l’approuver. Beaucoup de lecteurs confondent analyse prospective et prise de position.
Quant à la paix systémique, Le Congrès de la paix systémique, elle ne signifie nullement la fin de tous les conflits. J’ai même développé cette réflexion parce que j’aime aller à contre-courant du narratif dominant, saturé de références à la guerre hybride, économique, technologique ou cognitive. À force de penser uniquement les affrontements, nous oublions de penser les conditions de la coopération. Dans un monde hyperconnecté, la véritable question stratégique n’est pas seulement de savoir comment gagner les guerres, mais comment éviter que les crises systémiques ne se transforment en conflits ouverts. Donc à mon sens, la paix systémique est avant tout une démarche de lucidité et de prévention.
La Suisse dans tout cela? Toujours aussi inquiet quant à l’autosatisfaction qui sous-tend sa gouvernance?
Pendant trop longtemps, la Suisse s’est crue protégée, presque hors du monde. Or les débats sur la défense, l’immigration, les vulnérabilités numériques, la fatigue démocratique ou les tensions géopolitiques montrent qu’elle est pleinement exposée. S’adapte-t-elle assez vite ? C’est la question. Elle est aussi interdépendante que d’autres nations. Dans mon prochain livre, Le POUR, j’explore justement la montée d’une autre Suisse : plus souterraine, plus vivante, plus mycélienne. Dans cette fiction politique, Le POUR n’est ni un parti ni un programme, mais une mutation des manières de relier, d’écouter et de gouverner. Pourquoi 2048 ? Parce que ce sera le bicentenaire de la Constitution fédérale : un moment symbolique pour se demander si la Suisse restera seulement fidèle à son passé, ou capable de muter. Tout est dans la mutation.Propos recueillis par Christian Campiche



