PAR CHRISTIAN CAMPICHE
« La littérature est morte, tuée par le robot », titrions-nous en novembre 2024. L’avenir ne nous a, hélas, pas démenti. Deux ans après la parution de cet article, la création littéraire pâtit de l’affaire Thélyson Aurélien, du nom de cet auteur québécois tombé dans les rets d’un détecteur d’IA.
L’écrivain d’origine haïtienne conteste, argue de sa bonne foi, invoque du racisme. Tout est possible, rien n’est exclu. Le livre contesté étant le premier roman de l’auteur, il convient d’attendre la suite afin de déterminer si M. Aurélien a vraiment le talent qui lui vaut d’emblée une renommée internationale. Et la suite, c’est un nouveau roman.
Le problème, c’est que même l’écriture d’un nouveau livre qui serait jugé prodigieux, ne garantira pas son authenticité dans le sens d’une conception hors intelligence artificielle. En 2024, nous avions demandé à ChatGPT, l’IA la plus performante à l’époque, de rédiger un roman à partir de trois mots-clés. Le résultat? « Bluffant », selon nos propres termes! Rien n’empêcherait donc qui que ce soit, parmi les faussaires de ce monde, de récidiver à l’infini.
Voilà donc le robot promis à une immense carrière. Il peut compter sur le soutien de nombreux acteurs de la planète littéraire, à commencer par les libraires. L’écho médiatique donné à l’affaire Aurélien n’empêche pas Payot, pour ne donner qu’un seul exemple, d’exhiber le roman à l’entrée de ses magasins. Et de le vendre comme des petits pains. En atteste le classement publié dans les pages culturelles des journaux suisses, où le livre est numéro 1.
Cette situation nous amène à deux déductions logiques. La première c’est que si le libraire ferme les yeux sur la question de l’authenticité d’un ouvrage, que dire du lecteur? Ou plutôt: le libraire axe-t-il sa conviction sur le succès commercial? Pour un vendeur, le lecteur a toujours raison, la règle est d’or. Et si le lecteur trouve épatant un navet écrit par un robot, eh bien faisons-lui confiance!
La deuxième déduction c’est que le robot est en train de chambouler totalement la perspective que nous avons de la création littéraire. Les associations d’écrivains ne disent rien, les éditeurs semblent tétanisés face à un phénomène qui les dépasse. A moins qu’ils ne soient carrément complices. Même de nombreux auteurs pourraient se dire qu’après tout, la messe vaut bien un robot. Cette mollesse générale n’augure rien de bon. Tout se passe comme si le robot entrait désormais dans les mœurs. Bientôt il recevra le Goncourt.
Que dire encore à ce stade, si ce n’est que le combat pour sauver la crédibilité de la littérature paraît perdu d’avance? L’espoir est ténu. Il réside seulement dans la réaction que pourraient avoir les auteurs honnêtes ou bien les moins corrompus. Ceux dont les œuvres sont pillées par l’intelligence artificielle. Et qui devraient réclamer des droits d’auteur. Les journalistes sont déjà passés par des affres analogues après l’apparition des moteurs de recherche. Dans cette branche, l’idée de dédommagements de la part des groupes de services technologiques fait son chemin. Du côté des écrivains, c’est sur le clou juridique qu’il convient de taper, taper, taper encore et encore. Pour l’honneur de leur métier. Pour l’honneur de l’humanité. Plus prosaïquement, pour leur porte-monnaie.


