Un enterrement en direct : la liberté de la presse


Je m’en doutais un peu, mais une année au Brésil, de retour (en partie) dans les eaux troubles du journalisme ont achevé de me convaincre que la liberté de la presse, la liberté d’expression étaient en voie de s’éteindre. Etre journaliste : cela revient désormais à trahir, jour après jour, les idéaux qu’une telle profession est censée irradier. La vérité est que les médias, au fil des décennies écoulées, se sont laissés cerner par toute une série de mauvaises habitudes qui se sont muées en ennemis de la liberté de dire et d’écrire, sortes de remparts qui maintenant les empêchent d’observer l’horizon et étranglent toujours plus leur vision du monde.

Une « chose » dont je me suis rendu compte a largement contribué à faire mûrir ma réflexion à ce sujet. Pendant toute cette Année de la France au Brésil, qui s’est achevée le 15 novembre, les médias brésiliens auraient pu mettre à profit une telle occasion pour mieux connaître l’Hexagone, ausculter l’évolution de la société tricolore, se pencher sur les conflits souvent larvés qui en menacent la cohérence, détecter les nouveaux potentiels de ce pays, analyser les conséquences de l’évolution des mœurs politiques sur cette France dite nouvelle. A ce sujet, il m’a rarement été donné de lire des articles bien informés, critiques, intelligibles. La plupart du temps, les confrères brésiliens ressassaient d’atroces banalités.

Ce qui m’a le plus frappé est de n’avoir lu aucun article critique sur le président-monarque gouvernant la France. Le propos n’est pas de me répandre en méchancetés sur Nicolas Sarkozy, réputé compétent dans l’art d’administrer les finances publiques, ouvert aux idées innovantes, curieux de tout, sachant percevoir les volte-face du vent toujours prêt à changer de direction. Toujours est-il que ce personnage porte en soi les germes d’un autoritarisme prêt à faire des dégâts, n’hésitant pas à se servir de sujets très sensibles, telle l’identité nationale, pour manipuler l’opinion publique.

Pire : j’ai pu recueillir nombre de témoignages de personnes qui ont souffert, dans leur vie professionnelle et même personnelle, pour s’être rebellées contre le Monarque. Aujourd’hui, en France, un journaliste qui va trop loin dans ses critiques vis-à-vis du pouvoir, risque des ennuis copieux ; si nécessaire, on lâche des chiens, tels le fisc, à ses trousses et on lui rend la vie infernale. Ces germes d’autoritarisme commencent à produire leurs champs de ronces, mais qui en a parlé dans la presse brésilienne? Pourtant, à l’heure de la communication on-line, la récolte d’informations devrait s’avérer plus aisée. Mais les journalistes n’ont pas encore appris à se servir correctement de ce vecteur d’infos.

De même, Lula fait l’objet, en France, d’un culte béat, décrit en permanence comme l’incarnation de la nouvelle gauche latino-américaine et comme l’antidote à la pauvreté. Mais vu de près, cet ex-syndicaliste n’est pas tout rose. Rarement un homme public n’a autant fait le contraire de ce qu’il avait dénoncé plusieurs années auparavant, flirtant, de surcroît, avec des baronnies régionales et locales d’un autre âge dont les Brésiliens, jadis, souffrirent tant. Comme Sarkozy, Lula a un côté nouveau riche exécrable et il sait se montrer parfois tranchant, agressif, voire grossier, haïssant les journalistes qui à ses yeux ne sont respectables que lorsqu’ils s’emploient à cirer les pompes.

Bref, les décideurs, qu’ils soient dans les cercles politiques ou économiques, nourrissent une haine sourde contre les professionnels de la presse et ceux-ci ignorent une triste réalité : plus ils se courbent devant le pouvoir, plus ils font des concessions en matière de liberté d’expression (pour garantir la fourniture de communiqués, d’informations, voire de « fuites » de la part des services de presse des institutions et instances), et plus en définitive ils perdent le peu de crédibilité leur restant et se voient voués aux gémonies, car désormais considérés comme d’inutiles pleutres.

Quand les grands journaux français publieront-ils un portrait de Lula vu sous un autre angle ? Quand les journaux brésiliens feront-ils de même en ce qui concerne Sarkozy ? Je doute qu’ils en aient l’idée. Partout, la déliquescence des recettes publicitaires « aidant », le mot d’ordre est : « Ne faisons pas de vagues ». Par exemple, Dassault, le fabriquant des fameux Rafale, n’est-il pas le propriétaire du Figaro, par ailleurs un annonceur (tout comme ses partenaires dans ce projet industriel) ? Et pour verrouiller à tout jamais ces cocotte-minute prêtes à exploser que sont les médias, le pouvoir en place s’arrange pour placer, à la tête des rédactions liées au service public, et même à la tête des rédactions dans le privé, des professionnels très à l’écoute des menaces et pressions sans cesse exercées par les puissants nous gouvernant.

Cela s’appelle « la corruption des esprits », sans doute pire que la corruption financière, car elle tue à tout jamais la démocratie dans l’œuf. L’on séduit les journalistes par toutes sortes de mascarades et artifices, à commencer par l’exacerbation de la vanité qu’il recèle en lui. Beaucoup de journalistes, psychologiquement, sont mal formés et peu préparés à exercer leur métier, car ils rêvent, en réalité, de se trouver à la place de ceux qu’ils interviewent, lesquels gagnent bien davantage qu’eux, ont un authentique pouvoir, et exhibent les atours de la réussite.

Alors, comment oseraient-il brusquer, contredire ainsi ceux qu’ils jalousent secrètement ? J’ai souvent éprouvé beaucoup de gêne en voyant à quel point certains confrères sont fascinés par les puissants qu’ils fréquentent, comme s’ils cherchaient, à travers le portrait flatteur qu’ils en font, à passer de l’autre côté du miroir.

Et puis, de plus en plus, les dirigeants, à tous les niveaux, s’entourent d’une nébuleuse de conseillers, d’attachés de presse, de communicants sachant fort bien désamorcer les attaques dont leurs patrons pourraient faire l’objet car ayant compris comment fonctionne l’esprit d’un journaliste type. La corruption fait que l’on achète à bon prix, au prix d’un sourire, d’un compliment, d’une attention particulière, d’un repas ou d’un voyage de presse les journalistes, sans qu’ils s’en rendent compte, et surtout sans qu’ils se révoltent contre de telles sournoiseries.

Et puis, la presse est devenue un immense bêtisier où l’originalité, le conformisme sont vénérés. Tous les journalistes, ou presque, écrivent de la même manière : les mêmes mots, les mêmes expressions, la même écriture inodore et incolore qui endort d’autant plus les consciences. Ce vice, cette perversion sont parrainés par les écoles de journalisme qui formatent des professionnels prêts à l’emploi, dont le côté poli et le caractère soumis ne feront que rassurer leurs employeurs, peu enclins à passer leur temps à régler des conflits avec le pouvoir découlant de mots prêtant à confusion. En 2007, le Centre de Formation des Journalistes, à Paris, dont je suis diplômé, me proposa d’animer des cours. Je fus traumatisé par ce que je découvris : ce métier s’enseigne comme une série de réflexes, d’interdits à acquérir. Pas question, par exemple, d’employer des phrases trop longues, dans l’esprit que les lecteurs sont nécessairement des cons. Bref, j’avoue préférer gagner ma vie ailleurs plutôt que de participer à cette destruction accélérée d’une profession déjà passablement anéantie.

L’espoir vient peut-être de certains sites, hélas trop rares, qui n’hésitent pas à provoquer, à remuer le couteau dans la plaie, mais qui prennent souvent un chemin erroné, soucieux d’une trop brillante esthétique, voulant paraître tous plus riches en «trucs graphiques» les uns que les autres, comme si pour être convaincant il fallait être ostentatoire. L’évolution de Rue 98 est révélatrice ; le contenu reste bon, intéressant, mais il faut désormais chercher l’info dans une jungle de photos, vidéos, titrailles et autres gadgets graphiques qui ôtent aux mots leur poids. Pourquoi cette haine de la sobriété, de l’authenticité ?

Je suis de ceux qui pensent que le journalisme ne devrait pas toujours être confié à de soi-disant pros du journalisme. La presse meurt? Mais si elle est si pourrie n’est-il pas préférable de la laisser s’écrouler une fois pour toutes? Car la nature se comporte ainsi: quand la végétation primaire, traumatisée, disparaît, une autre se met à pousser, à s’épanouir, parfois toute aussi vigoureuse, pour autant qu’on ait la patience d’attendre. Hélas, la patience, dans un monde enivré d’immédiateté virtuelle, est ce qui nous fait le plus cruellement défaut.

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2 Responses to “Un enterrement en direct : la liberté de la presse”

  1. Artémis 14 novembre 2009 at 15:55 #

    Je vois d’un bon oeil tout exemple, modèle ou symbole cité dans la presse. Important de montrer d’autres voies ou manières de faire, en marge du courant dominant favorisé par ceux qui limitent les capacités d’autrui, la liberté d’expression et entretiennent la peur. A mon avis, à long terme, l’impact, même du plus petit exemple ou modèle, sur les gens est plus constructif que la contestation qui crée une opposition stérile et dangereuse. La philosophie, l’art engagé (non pas qui dénonce mais apporte un sens) invitent les individus à se transformer. Vous parlez souvent de liberté d’expression. Dans un état totalitaire la notion est tangible mais dans un monde dit démocratique (même s’il y a dictature de la consommation!) les gens ne se réveillent pas à autre chose, parce qu’ils sont des consommateurs tout court et non pas des consomm-acteurs avec une ligne de conduite déterminée. Les symboles mettent en lumière nos incohérences beaucoup mieux que de longs discours. On parle trop peu des petites entreprises qui oeuvrent au recyclage ou à la transformation des matériaux, dont le créateur, souvent pionnier, n’a pas le temps et l’envie de se mettre en avant. Des personnalités comme Gandhi, Mandela, Gorbatchev sont arrivées à faire évoluer les esprits, principalement par leur exemple de détermination, dignité, intégrité. Tous les trois avocats, un lien privilégié avec la cohérence? Je pense qu’il est important aujourd’hui, si l’on veut que les jeunes s’intéressent à la presse écrite, qu’ils puissent y trouver des éléments constructifs. Finalement, la crise de la presse ne serait-elle pas le signe que les gens sont prêts pour une autre forme de journalisme? Moins de sensationnalisme et une ligne de pensée déterminée?

  2. Bernard 13 décembre 2009 at 13:40 #

    http://www.lameduse.ch et http://www.infoendanger.net : je trouve que maintenant, et plus que jamais, ces deux site se recoupent tout en se complétant.

    Ce qui à mes yeux montre à quel point l’information est un lieu crucial. Je dis toujours que lors de putschs, le premier bâtiment visé, à égalité avec le palais royal, c’est la radio-télé.

    Pour tous les systèmes totalitaires (et nous vivons sous un régime beaucoup plus totalitaire qu’on ne le croit généralement), le journaliste est un vassal indispensable. S’il tente de s’affranchir de sa condition, gare à lui. Mais tant qu’il y reste, il a le droit d’avoir du talent, et d’être bien récompensé, comme le chien de La Fontaine, plus gras que le loup maigre et libre.

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