La crise rend les économistes de St-Gall plus modestes


Fondée en 1898 en tant qu’école de commerce, l’Université de Saint-Gall est l’une des plus prestigieuses du monde germanophone dans le domaine de l’économie, du droit et des sciences sociales. Le PDG de la Deutsche Bank Josef Ackermann et le ministre des finances Hans-Rudolf Merz figurent parmi ses anciens élèves. Ce creuset de l’élite a pourtant senti le vent du boulet pendant la crise. Interview du Gruérien Thierry Volery, professeur à l’Université de Saint-Gall et directeur de l’Institut suisse pour les PME.

PROPOS RECUEILLIS PAR CHRISTIAN CAMPICHE

La crise a-t-elle changé l’enseignement à Saint-Gall? Peut-on parler d’une remise en question fondamentale, d’un avant et d’un après?

Thierry Volery: Oui, cette crise nous a forcés à une profonde remise en question. L’Université de Saint-Gall fut attaquée, à tort à mon avis, dans certains médias. C’est un peu comme si l’on disait aux parents des banquiers et traders impliqués dans les montages financiers: «Vous n’avez pas su éduquer vos enfants, voyez ce qu’ils ont fait…Tout cela est de votre faute!» Mais enfin, une crise est aussi une opportunité, autant pour une Haute Ecole de commerce que pour les consommateurs et les entreprises.

Les enseignants ont-ils reçu des directives précises de la direction?

Nous n’avons pas reçu de directives en soi, mais notre recteur a écrit à tous les professeurs en début d’année pour leur demander quelles réflexions ils tiraient de cette crise et comment ils allaient intégrer ces réflexions dans leur enseignement. Toutes les disciplines sont concernées, et pas seulement la finance, même si nos collègues de l’Institut de finance et banques étaient pratiquement tous les jours dans les médias. Ainsi, par exemple, des réflexions sont menées par les professeurs de droit public sur le besoin d’un rôle de l’Etat dans la crise et en particulier sur la régulation du système financier. Les psychologues se sont penchés sur le comportement irrationnel des investisseurs et les effets d’imitations. Pourquoi, par exemple, la hausse des prix accroît la demande, comme c’était le cas du marché immobilier aux Etats-Unis, alors qu’en théorie une hausse des prix doit conduire à une diminution de la demande. D’autres collègues travaillent sur la gouvernance de l’entreprise et le rôle et les responsabilités du conseil d’administration. Bref, il faut tirer les enseignements de cette crise et développer le savoir pour ne pas répéter les mêmes erreurs dans le futur.

Vous dites qu’il s’agit d’éviter de commettre les mêmes erreurs. N’est-ce pas un aveu d’échec?

Non. L’économie n’est pas une science exacte. Prenez le cas de la macroéconomie soit les relations existant entre les grands agrégats économiques comme le revenu, l’investissement, la consommation, l’inflation. Nous ne pouvons procéder à des expériences en laboratoire pour faire varier un des paramètres et voir ce qui se passe avec un groupe de contrôle où le paramètre reste inchangé. Ainsi, la Banque nationale ne peut changer son taux directeur seulement pour la moitié de la Suisse pour voir quelle est la politique la plus appropriée! C’est la même chose pour la finance et les sciences de gestion d’entreprise. Nous sommes confrontés non seulement au risque, mais à l’incertitude et à la complexité. Nous pouvons, par exemple, donner certains outils à l’entrepreneur qui veut lancer son affaire, mais il n’y pas de certitude sur la réussite de cette affaire.

Concrètement, comment les cours sont-ils réorganisés depuis la crise?

Il n’y a pas eu pour l’instant de réorganisation générale du curriculum. Les causes de cette crise sont multiples et complexes. De nombreuses disciplines comme la macroéconomie, la micro- économie, la finance, le droit, et les ressources humaines pour n’en citer que quelques-unes, sont concernées. C’est le rôle de chaque professeur d’apporter un éclairage en fonction de sa discipline. Les étudiants suivent toute une série de cours et sont ainsi confrontés à différentes grilles de lecture et outils.
Mais nous avons aussi reconnu que cette approche risque de conduire à une spécialisation et une perte de vue d’ensemble du problème. C’est pourquoi une série de workshops pour le corps professoral a été organisée. Ce dialogue entre collègues nous a rendus sensibles à la complexité de la crise. Une série de conférences interdisciplinaires publiques a aussi été organisée ce printemps. Ces conférences ont été prises d’assaut et il a même fallu organiser des locaux plus grands à la dernière minute.

Ce n’est pas la première fois que les feux clignotent, pourtant… Pourquoi n’a-t-on pas tiré des enseignements des crises précédentes?

Effectivement, ce n’est pas la première et certainement pas la dernière crise. L’âpreté au gain et la spéculation sont un des moteurs des crises, de la banqueroute de système de John Law en 1720 à la crise actuelle. Le problème, c’est que beaucoup de monde a participé de près ou de loin à la spéculation jusqu’en 2008. De nombreux Américains se sont endettés et ont pris 100% d’hypothèques sur la valeur de leur maison en se disant qu’ils allaient revendre leur bien dans quelques années. Des banquiers peu scrupuleux étaient contents de leur prêter de l’argent et d’encaisser des commissions. Ces hypothèques étaient revendues par paquets à d’autres instituts financiers. Les petits porteurs ont «boursicoté» et beaucoup ont réalisé des plus-values. Je ne pense pas qu’on va changer la nature humaine. Cependant, l’étude de l’histoire économique et le développement de l’esprit critique qui permet de remettre en cause la confiance aveugle dans les modèles sont deux pistes à privilégier pour éviter de répéter les mêmes erreurs à l’avenir.

“La Liberté” du 20 novembre 2009

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One Response to “La crise rend les économistes de St-Gall plus modestes”

  1. Artémis 11 décembre 2009 at 16:11 #

    “Quand les mystères sont très malins, ils se cachent dans la lumière”. Jean Giono (Ennemonde)

    Je file sur le dernier tome de la collection littéraire Lagarde & Michard pour me rappeler la vie de l’auteur de “Colline” et “Regain” (lus il y a trop longtemps!) et y trouve le commentaire suivant:

    “Le serpent d’Etoiles (1933), Le Chant du Monde (1934), Que ma joie demeure (1935) laisse trop apparaître, au détriment d’évocations admirables, la profusion lyrique et une tendance au “message”. Giono avait désormais des disciples qu’il rassemblait dans une solitude
    choisie la ferme abandonnée du Contadour. Il leur enseignait Les Vraies Richesses (1937) qui toutes naissent de la terre et de ses travaux, de l’adhésion à l’ordre naturel du monde et de l’insigne liberté de l’individu, incompatible avec la civilisation moderne et l’embrigadement qu’elle suppose. Pacifiste, humanitaire, seulement soucieux de la “gloire d’être vivant”, il fut, lors de la mobilisation de 1939, emprisonné comme antimilitariste absurdement soupçonné de sympathies communistes.”

    C’est fou comme des générations d’êtres humains répètent les mêmes erreurs, encouragées par les intégristes politiques ou religieux, alors que la sagesse des poètes leur montre une autre voie, inspirée par des symboles millénaires? Si les gens n’arrivent pas à sortir de
    la “condition humaine” malgré des générations de philosophes et artistes qui, à chaque époque, les mettent en face de leurs contradictions, c’est qu’il faut encore faire de la publicité pour notre éminent Carl Gustav Jung qui a donné au monde toutes les clefs permettant aux psychismes individuels d’évoluer vers une vraie
    transformation, pour que cette évolution, à large échelle, donne naissance à l’Humanisme tant attendu. Tout le reste n’est que répétition, illusion, agitation, etc…

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