Mesures contre la cherté du franc: faut-il imiter Singapour ?


Par Daniel Lampart

La discussion sur les mesures à prendre contre la cherté du franc montre avant tout que notre pays applique une sorte d’interdiction de penser. Sans avoir fait l’objet du moindre examen sérieux, toutes les propositions avancées sont descendues en flamme parce que soi-disant inefficaces. Personne, connaissant un tant soit peu les marchés des devises, ne prétend qu’il soit possible de ramener le franc à un taux raisonnable de 1,50 pour 1 euro via un gentlemen’s agreement ; cela, par exemple en interdisant dans les faits aux banques suisses toute spéculation contre notre monnaie ou autres recommandations de placement en sa défaveur. Mais cette mesure irait dans la bonne direction. Si l’on voulait prendre en main les problèmes posés par le franc fort, il faudrait par conséquent probablement prévoir tout un train de mesures. Mais pour le savoir, il convient d’abord d’évaluer correctement la situation et d’essayer aussi certaines mesures.

Certains prétendent que renoncer à un taux flexible pour le franc serait durablement dommageable à la place financière suisse. Il y a lieu d’en douter. Singapour – une des quatre principales places financières de la planète – applique des règles strictes au marché des devises. Les crédits octroyés en dollars de Singapour par des banques extérieures à la République de Singapour sont strictement réglementés. S’ils sont supérieurs à 5 millions, ils doivent être neutralisés via des swaps. Si les banques de Singapour soupçonnent que des crédits octroyés à des étrangers ont des buts spéculatifs (visant le dollar de Singapour), elles n’ont pas le droit de les accorder. La place financière singapourienne n’en est pas moins prospère. La Suisse peut-elle s’en inspirer?

Il est absurde de prétendre que le franc fort est une conséquence de la faiblesse de l’euro. Le franc s’est apprécié par rapport à presque toutes les monnaies. Prenons un exemple: avant la crise, il a fallu par moment 2,50 francs pour 1 livre anglaise et, il y a peu, il s’est même agi de moins de 1,45 franc. On pourrait citer beaucoup d’autres exemples. Tous montrent que le franc fait l’objet d’une énorme pression due à la spéculation.

Les toutes dernières propositions de l’USS pour lutter contre la cherté du franc polarisent fortement l’attention en particulier de ceux qui sont trop impressionnés par les interdépendances internationales et le volume des transactions sur les marchés des devises. Il est remarquable que l’auteur du présent billet soit nominé dans un blog du Wall Street-Journal pour le prix de « the worst idea in foreign exchange » (« la plus mauvaise idée concernant le marché des changes »). D’avance merci pour l’hommage !

Plus intéressantes sont les personnes qui voient les problèmes posés à l’économie réelle par les mouvements excessifs sur les marchés financiers et cherchent des contre-mesures. Il est remarquable que ces personnes soient toujours plus nombreuses aussi au sein du Fonds monétaire international. Dans un document de référence publié par ce dernier, on trouve en effet ceci :

 On ne sait pas clairement si les marchés ouverts des capitaux sont en soi optimaux.

 En cas de risque de surévaluation, il peut être nécessaire d’intervenir (accumulation de réserves en monnaie étrangère).

 Les politiques qui encouragent peu les flux volatiles de capitaux (investissements directs) peuvent être efficaces. Il faut, par exemple, examiner l’introduction d’exigences plus élevées en matière de capitaux pour les postes en monnaies étrangères des banques indigènes.

 Si toutes les autres possibilités politiques sont épuisées, il peut être judicieux de procéder à des contrôles des mouvements de capitaux.

L’auteur est économiste en chef de l’Union syndicale suisse. Article tiré de son blog.

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2 Responses to “Mesures contre la cherté du franc: faut-il imiter Singapour ?”

  1. Achille Tendon 18 janvier 2011 at 22:00 #

    Alors cher Monsieur, là vous prônez pratiquement le retour à un contrôle des changes à la chinoise et je vous souhaite bonne chance pour trouver un système qui puisse fonctionner valablement, au vu des volumes journaliers sur le forex.

    Et de toute façon, on sait par expérience que ce genre de contrôle est néfaste pour ceux qui le prônent : c’est un aveu de faiblesse face au marché…et des pertes assurées pour la banque centrale !!!

    Et n’oubliez pas de faire une comparaison des volumes faits sur le SGD et sur le CHF et vous verrez qu’il est plus simple d’en parler depuis un fauteuil que d’agir dans un back-office change!

  2. Artémis 12 février 2011 at 11:17 #

    J’aime bien vos prises de position et souhaiterais connaître votre opinion sur le thème suivant. Nos banques sont fières de proposer aux épargnants de la classe moyenne des fonds de placements dont les noms sont prometteurs (future ressources, global trend, new power, clean technology, etc) mais que cachent-ils en réalité? Depuis quelques années, lorsque je me renseigne sur ces fonds, je m’étonne de voir sur les prospectus la présence de grandes sociétés globalisantes (Monsanto, Syngenta, BASF, Shell, Total, etc.) et très peu de petites et moyennes entreprises high-tech réellement versées dans les énergies renouvelables. Avec l’Epul et l’Epfz, je peux m’imaginer que la créativité ne manque pas en Suisse. Mais alors que deviennent nos ingénieurs? Trouvent-ils auprès de nos banquiers les ressources financières indispensables à la création d’entreprises suisses? En participant à ces fonds, sommes-nous complices de groupes internationaux, dont les buts sont de devenir toujours plus grands, jusqu’à mettre la main sur les territoires et les ressources les plus fondamentales de cette planète (eau, agriculture, pétrole, minerais, etc), se trouvant dans les pays du Tiers Monde ou dans les petites nations comme la Suisse? En finançant les universités suisses avec nos impôts et chaque fois que l’on achète une part de ces fonds, cédons-nous une partie de notre patrimoine national à des prédateurs internationaux, en pensant faire quelque chose de constructif pour nos enfants et pour la terre? Les Européens toujours prompts à attaquer nos acquis et nos institutions, sont les premiers à défendre leur territoire économique avec acharnement. La France, par exemple, a réglementé le quota de capitaux étrangers investis dans ses entreprises nationales. J’ai entendu dire qu’en Suisse, la plupart de nos barrages sont déjà en mains étrangères. L’eau, ressource d’un lendemain proche, sera plus importante que le pétrole! En avons-nous déjà perdu le contrôle?

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