La chronique de Marc Schindler – Boire et conduire


Le regretté Coluche aurait lancé un jour : «Comme on dit à Varsovie, boire ou conduire ? de toute façon, on n’a pas de voiture !».

PAR MARC SCHINDLER, Alès (France)

Pour beaucoup de Français, on a une voiture, mais on ne choisit pas: on veut boire et conduire! Selon la Sécurité routière, la route a tué 3268 personnes en 2013 et 40% des morts sur la route sont provoqués par l’alcool. Pourtant, pour certains Français, mourir sur la route, c’est la faute à pas de chance, un phénomène inévitable, un peu comme les inondations.

Vous croyez que j’exagère? Lisez donc ce dialogue surréaliste au tribunal, raconté par Me Eolas, le célèbre avocat-blogueur:

«Le prévenu: j’étais tout à fait en état de conduire.

La présidente: donc il n’y a aucun rapport entre votre taux d’alcoolémie à 2 mg/l d’air expiré et le fait que vous ayez été contrôlé après vous être mis au fossé tout seul?

Le prévenu: non, l’accident c’est parce que j’ai été surpris par un chien qui traversait.

La présidente (un très mauvais sourire aux lèvres): Vous ne voudriez pas déposer plainte contre le propriétaire par hasard?»

Ca ne fait pas rire du tout les familles des milliers de victimes de l’alcool au volant!

Chaque année, les mises en garde dramatiques fleurissent sur les écrans: depuis le fameux «Un verre, ça va, trois verres, bonjour les dégâts» jusqu’à «Sam ne boit pas quand il ramène ses potes» (Sam, c’est le capitaine de soirée, conducteur sobre et prudent). Le Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie a mené une enquête auprès de 267 associations étudiantes: «L’immense majorité des soirées, “plus de 99%”, propose de l’alcool, et “30% des organisateurs (…) prévoient au moins 8 consommations d’alcool par personne… L’alcool est toujours considéré comme l’ingrédient indispensable à toute fête réussie. (…) Les boissons alcoolisées sont la garantie d’une fréquentation importante, paramètre essentiel pour atteindre l’équilibre budgétaire». Pire encore: “76% des organisateurs reconnaissent” leur responsabilité morale, mais “42% estiment que les responsables sont avant tout” les fêtards eux-mêmes.

Question de culture: l’alcool et même l’excès d’alcool font partie de la fête. Selon l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé: «sa consommation est ritualisée. Il accompagne très souvent les événements marquants de la vie sociale: naissances, mariages, emménagements, pots de retraite, succès professionnels ou sportifs. La transmission familiale des comportements reflète aussi ces représentations plutôt positives: seulement 13 % des Français signalent que leurs parents ont cherché à limiter leur consommation d’alcool, alors que 32 % ont eu l’interdiction de fumer.» Malgré les appels de la Sécurité routière, chacun sait que les fêtes du Réveillon vont entraîner des dizaines de victimes.

Tous les médecins le répètent: on peut demander à un patient s’il fume. C’est plus délicat de lui demander s’il boit. Aborder la question de l’alcool c’est «s’immiscer dans le privé de la personne»

Alors, il ne faut pas s’étonner que, selon un sondage récent, moins d’un Français sur deux ne sait pas comment il va rentrer après un réveillon alcoolisé. Dans les pays nordiques, la tolérance zéro existe depuis des années: les Scandinaves boivent moins que les Français, mais de manière plus irrégulière, pour se saouler. Je me souviens d’un vendredi soir, dans mon hôtel à Helsinki. A 18 heures, le restaurant était plein. A chaque table, sans un mot, les hommes vidaient verre sur verre d’Aquavit! Mais personne ne pensait à rentrer en voiture. Zéro alcool au volant est accepté dans les pays nordiques. En France, en parler provoque un tsunami de réactions indignées des défenseurs de la bagnole comme de la Ligue contre la violence routière: impraticable, inefficace. Avec l’argument qui tue: il faut appliquer la loi et multiplier les contrôles. Mais tout le monde connaît un conducteur qui se vante de n’avoir pas été contrôlé depuis des dizaines d’années.

L’Etat et les associations font des efforts méritoires pour lutter contre l’alcool au volant, avec ce slogan: «Oui, on peut dire non»( à l’alcool). Mais l’éducation à la sobriété pour changer les comportements, cela prend des années… et pendant ce temps, un millier de Français mourront chaque année d’avoir trop bu avant de conduire!

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4 Responses to “La chronique de Marc Schindler – Boire et conduire”

  1. Christian Campiche 1 janvier 2015 at 15:17 #

    Nez Rouge n’existe pas en France? Sur le fil d’une agence, je lis que ses bénévoles n’ont pas chômé pendant le réveillon en Haute-Savoie.

  2. Schindler 1 janvier 2015 at 17:08 #

    C’est vrai, mais selon le premier ministre, Manuel Valls, pour la nuit de la St Sylvestre, le bilan est de trois morts et 129 blessés, “des chiffres toujours trop élevés mais qui situent l’exercice 2013 parmi les plus favorables”. 16 000 policiers et gendarmes étaient mobilisés sur les routes pour la nuit du réveillon.

  3. Heizmann 2 janvier 2015 at 07:38 #

    La difficulté à donner une réponse collective à la question de l’application ou non du 0%o au volant, se trouve dans notre vision personnelle face au principe de la responsabilisation individuelle. N’est-il pas théorique de penser qu’imposer l’absolue abstinence, permettrait de réduire à néant l’alcoolémie des usagers-ères de la route? Cette manière d’appréhender la société contient en elle une forme de puritanisme particulièrement sournois, dont l’objectif final n’est-il pas l’infantilisation des citoyens-nes? Une manière quasi religieuse de régler l’espace de liberté de chacun-ne?Les moyens mis en place par les pays scandinaves sont-ils un exemple à suivre? Ce débat contient de très nombreuses analogies avec celui de la législation sur les armes: Le choix de la place que l’on donne à l’usage de sa propre responsabilité individuelle. La réponse n’exclura jamais dans un cas comme dans l’autre, les abus, mais en revanche donnera la couleur à notre société de demain, ainsi qu’au rapport entre le-la citoyen-ne et l’Etat.

  4. Schindler 4 janvier 2015 at 13:21 #

    @Heizmann. J’ai de la peine à suivre vos raisonnements pseudo-philosophiques sur la responsabilité individuelle. Bien sûr, l’abstinence au volant n’empêchera pas tous les abus, comme le contrôle strict des armes n’empêchera pas les meurtres. Mais je vous suggère une visite aux urgences ou à la morgue, un soir de réveillon, pour avoir une vision plus réaliste d’ “une forme de puritanisme particulièrement sournois, dont l’objectif final n’est-il pas l’infantilisation des citoyens-nes”, pour reprendre vos termes. Bien à vous.

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