Baby M3


Le M3, le plus variable et aléatoire des projets lausannois, se fera néanmoins, du moins en version mini.

PAR PIERRE NICOLAS

Olivier Français, municipal à Lausanne, est bien connu pour sa passion des tunnels. Y-a-t-il eu un problème de circulation dans la capitale vaudoise pour lequel il n’ait pas pensé à une solution en tunnel? Sur le plan des réalisations, son palmarès est plutôt limité parce qu’un tunnel n’est pas gratuit. C’est ainsi que le tunnel routier de l’Avenue de Rhodanie, sous Ouchy, n’a pas duré beaucoup plus qu’une campagne électorale. Lorsqu’un devis, qui devait être optimiste, est monté à 80 millions, et que l’absurdité du projet excluait tout subventionnement fédéral et sans doute cantonal, l’édilité a compris que l’affaire était pliée. Bien différente fut son idée de tunnel ferroviaire sur la ligne de Berne pour offrir à celle-ci une pénétrante à condition qu’elle emprunte la vallé de la Broye, et donc évite Fribourg. C’est le phantasme des lignes suisses à grande vitesse, dans ce cas rangé dans les tiroirs à cause, hormis l’irréalisme de la chose, à cause surtout d’un «détail»: le projet équivalait à une déclaration de guerre Vaud-Fribourg.

Les tunnels seraient-ils à Olivier Français ce que les chèvres ont été à M. Seguin? On a pu le croire avec le M2, dont il a chapeauté la construction au point de s’en attribuer la paternité, ce qui lui valut d’être rabroué. Péripétie plus marquante, ce chantier, surpris par un lac souterrain, a provoqué l’effondrement de la cave d’un centre Coop. Le municipal des travaux n’avait pas forcément rêvé de cette mise en vedette, il devrait bien réfléchir aujourd’hui parce que le prochain grand creusement métropolitain auquel il rêve pourrait bien menacer les caves de Manor, si d’aventure il se réalise.

Au cours de sa riche carrière politique, ce radical lausannois n’aura pas manqué d’occasion de se dire que l’on peut toujours rêver. De tunnels, s’entend. Il avait pourtant commencé par un coup de maître en bloquant le projet de tunnel d’acheminement d’ordures à l’usine d’incinération Tridel prévoyant par un trains de wagonnets hors normes. Olivier Français contre un tunnel? Non, il l’a réalisé mais avec un gabarit de voie normale, évitant à la collectivité des gaspillages en matériel et en frais d’entretien.

L’autre réalisation de tunnel qui pourra être portée à son actif, est celle de la prolongation du souterrain du LEB (Lausanne-Echallens-Bercher) pour raisons de sécurité. Fort bien. Mais Olivier Français, on le sait, rêve à autre chose. A tel point que son nom a été très vite associé au M3. C’est lui qui a transformé le projet logique d’une liaison par tram du Flon, où débouchera la ligne de tram de Renens, à la Blécherette: et voulu un métro! Un métro!

L’accueil fut poli à glacial et le canton se permit de dire qu’une étude de faisabilité serait au frais de Lausanne…

Olivier Français allait marquer un point en 2010 en faisant partir son M3 de la Gare. Le franchissement Gare-Flon (St-François) est surchargé, un tapis roulant était envisagé, en parallèlle du M2. Coup de baguette magique d’Olivier Français, le premier tronçon du M3 ferait oublier les tapis roulants. Coup de baguette, mais coûts toujours exorbitants. Chut! On est en phase d’étude! D’ailleurs, dans le métro M3, ce sont les études qui manquent le moins. Il faudrait un dictionnaire des variantes du M3. A un moment donné, Olivier Français à pensé confier au M3 la partie de la ligne M2 entre la gare et Ouchy. Pour rentabilier le projet avec la clientèle des frontaliers? Possible, parce que le tracé du M3, entre gare et Blécherette pose des questions de remplissage. Or le souci actuel des entreprises de transport est moins le transport des usagers que le remplissage du matériel roulant. Mais comment remplir le M3? En déménageant le CHUV àla Blécherette? Cela semble difficile. A ce terminus, on nous rebat les oreilles d’un écoquartier en phase perpétuelle de redimensionnement. Pour le reste, il y a l’étape de Beaulieu, centre de congrès qui poursuit son déclin, déclin que l’échec du projet de tour Taoua accentue, et que la concurrence due à la dérive commerciale de l’EPFL pourrait bien achever. On devrait proposer, pour valoriser Beaulieu, d’y ouvrir un musée des années glorieuses du Parti radical vaudois.

Mais revenons à Olivier Français ou plutôt au M3. Les deux sont donc liés, au sens où, à la question métaphysique «d’ou viens-je?», le premier peut être la réponse du deuxième, et on ne lui en tiendra pas rigueur, à la différence du cas M2. En revanche, la question «où vais-je» est carrément angoissante. Jusqu’à Chauderon, c’est encore plausible, il y a du monde à qui ça rendrait service, mais Beaulieu, Blécherette, qui peut aujourd’hui y croire? Les communiquants du canton, certes, pour embellir leurs infographies.

Olivier Français n’a pas ce pessimisme, il est surtout pragmatique. Collaborateur des bricolages ardus occasionnés par le grand chantier CFF de la Gare, il sait que le problème d’une double voie du M2 devait être résolu maintenant où jamais. La solution passant par un nouveau tracé, laisse libre l’ancien tunnel de la «Ficelle»: pour le tapis roulant Gare-Flon? Mais non, on y gardera les rails du M2 pour une navette, et on va l’appeler M3! Et Olivier Français aura réussi ce tour de force d’obtenir un tronçon du M3 – un mini-mini tronçon, d’accord, mais un tronçon tout de même, un tronçon rendant un autre service que ceux attendus du M3, d’accord, mais un tronçon tout de même, un tronçon dont on ne sait pas maintenant où il ira ensuite, mais un tronçon tout de même.

Tout ça va coûter un saladier. No problem! Le canton est redevenu riche, la Confédération pourvoit, à ce stade. En plus, par une entourloupe juridique devenue habituelle à l’Etat de Vaud, il sera possible d’empêcher le référendum.
Franchement, comme il sera mignon, ce baby M3.

Courant d’Idées

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2 Responses to “Baby M3”

  1. Pierre-Henri Heizmann 18 février 2015 at 09:23 #

    Voilà une manière fort amusante de décrire les manies d’un politique.. Merci pour cette bonne tranche d’humour et de culture underground…

  2. Christiane Betschen 19 février 2015 at 15:58 #

    Je relève un élément fort intéressant dans cet article : “la dérive commerciale de l’EPFL” ! celle-ci risque de s’accentuer encore alors que j’apprends aujourd’hui aux nouvelles que Patrick Aebischer entre au conseil d’administration de Nestlé !!!
    Je vous recommande la lecture du pamphlet écrit par le prof. Libera Zupirolli prof de physique à l’EPFL à la retraite intitulé “La bulle universitaire”. Jusqu’où ira cet asservissement à l’économie ?

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