Nils Andersson, le parcours d’un militant internationaliste


Dans Mémoire éclatée, Nils Andersson nous livre ses riches souvenirs, ses analyses et ses professions de foi politiques.

PAR PIERRE JEANNERET

On connaissait déjà une grande partie des engagements de Nils Andersson par l’ouvrage qui lui avait été consacré en 2007, Livre et militantisme. La Cité Editeur 1958-1967, paru aux Editions d’en bas. Ici, l’homme s’exprime lui-même. Et il a une mémoire d’éléphant … mais aussi des archives extraordinairement riches: nous le savons pour avoir longuement travaillé sur ce matériau historique.

Nils Andersson naît à Lausanne en 1933, d’un père suédois et d’une mère d’origine française. Toute son enfance et sa jeunesse se passent dans le bâtiment, alors moderniste, du Métropole Bel-Air, qu’il décrit brièvement, mais avec la justesse de ton qui caractérise ses évocations des différents lieux de vie qu’il a connus au cours de ses pérégrinations. Son père étant décorateur, il sera donc décorateur, sans goût particulier pour ce métier. Mais il fréquente aussi le Barbare, lieu de rencontre de toute la jeunesse branchée lausannoise. Son premier engagement n’est pas politique, mais poétique, à travers la revue Pays du Lac, qui réunit Gustave Roud, Jacques Chessex et d’autres plumes romandes importantes. Grâce à Henri Rusconi, alors responsable de Jeunesse libre (l’organisation de jeunesse du POP), il participe à l’été 1953 au Festival de la Jeunesse de Bucarest. C’est le début de son fichage policier, tandis que sa conscience politique se forme. Il vivra aussi en 1957 le Festival de Moscou, dont les participants seront accueillis par une foule violemment hostile à la gare de Zurich: l’écrasement de la révolte de Budapest en 1956 a chauffé à blanc l’anticommunisme helvétique. Il participe à une revue, elle clairement engagée politiquement, “Clartés”. Parmi les «extrémistes de gauche» qui y écrivent, on trouve par exemple Georges Haldas, Walter Weideli, Freddy Buache… Pour ne pas perdre sa nationalité suédoise, Andersson doit faire en 1955 son service militaire dans les frimas de son pays de passeport, dont il ne connaît même pas la langue. Il raconte cet épisode avec humour.

Les choses sérieuses commencent en 1956, avec la création de La Cité, d’abord diffuseur des éditeurs français, avec les meilleurs desquels il développe des contacts étroits: Jérôme Lindon des Editions de Minuit ou François Maspero. Si le militant Andersson a beaucoup fait parler de lui, on ignore trop souvent l’éminent connaisseur de la littérature française. Mais l’urgence de l’époque, c’est la guerre d’Algérie et son cortège de «disparitions» et de tortures. Déjà la guerre d’Indochine avait déterminé son «horreur de l’ordre colonial». En mars 1958, La Question d’Henri Alleg, qui vient d’être publiée, est saisie par le gouvernement français. Nils Andersson fait un pas décisif: il décide de publier à Lausanne ce témoignage bouleversant et accablant. La Cité devient éditeur, par la force des circonstances et d’un engagement moral. Elle publiera encore La Gangrène et La Pacification, où il est notamment question d’un lieutenant parachutiste tortionnaire du nom de Jean-Marie Le Pen. Mémoire éclatée raconte aussi, de façon très détaillée, les multiples formes du soutien en Suisse au mouvement de libération algérien: publication de tracts du FLN, accueil de combattants algériens et de déserteurs français, passage clandestin en France d’exemplaires de El Moudjahid, etc. C’est tout un réseau de résistance à la guerre d’Algérie, mais aussi d’amitiés, qui se met en place. Sans nier ou occulter son rôle personnel, Nils Andersson met en avant ces nombreux hommes justes qui avaient pour noms Pierre Vidal-Naquet, l’abbé Davezies, Francis Jeanson, Henri Cornaz, parmi tant d’autres que nous ne pouvons tous citer ici.

La Cité Editeur publie aussi des pièces de théâtre à contenu politico-social, telles Le Procès de la truie d’Henri Debluë, Le soleil et la mort de Bernard Liègme, qui raconte l’assassinat à Athènes du député Gregorios Lambrakis (ce sera le sujet du film Z de Costa-Gavras), ou encore Le Banquier sans visage de Walter Weideli, consacré à Jacques Necker, qui soulèvera un tollé à Genève et provoquera indirectement la création du parti Vigilants.

Les actions militantes vont désormais se succéder dans la vie de Nils Andersson. Il est membre du comité de rédaction de Partisans, où l’on trouve, entre autres, des écrits de Fidel Castro et Che Guevara, Pablo Neruda, Togliatti, Giap et Mao Zedong. Puis c’est African Revolution, lancé par le sulfureux Jacques Vergès, qui enchaîne avec Révolution, Afrique, Amérique latine, Asie dans le titre duquel on reconnaît l’esprit des slogans du Che. Andersson s’engage résolument dans le tiers-mondisme et l’internationalisme.

La scission sino-soviétique est une véritable rupture dans le mouvement communiste mondial. Or, selon l’auteur, les écrits contenant les positions chinoises sont systématiquement ostracisés par les partis communistes orthodoxes. Aucun débat d’idées n’est possible. C’est ce qui conduit La Cité à les publier. Il est clair aussi qu’Andersson se situe du côté des thèses maoïstes et non de celui de la «coexistence pacifique» de Khrouchtchev, où il voit une sorte de bradage de l’héritage léniniste et un abandon du soutien aux mouvements de libération. Le lecteur n’est pas obligé de partager ses convictions, qui le conduisent à créer une organisation «marxiste-léniniste». Dans notre pays, c’est le Centre Lénine, qui deviendra l’Organisation des communistes de Suisse (OCS), dotée du journal Octobre, mais qui restera assez confidentielle.
Tout cela, ainsi que des prises de position antifranquistes ou pro-jurassiennes, fournit un bon prétexte au Conseil fédéral pour se débarrasser du «Suédois» Andersson! Dans des pages passionnantes, celui-ci raconte les multiples motifs et les dessous de son expulsion, qui survient en 1967, malgré de nombreux soutiens, y compris de personnalités qui ne partagent nullement ses convictions politiques.

Où aller? Le couple Andersson répond à un appel de l’Albanie. Nils est prioritairement rattaché à Radio Tirana. Il a aussi pour tâche de revoir la rédaction des publications idéologiques et politiques. Les pages qu’il consacre à son séjour de quatre ans dans ce pays sont sans doute les plus originales et les plus «humaines» du livre. Sans idéaliser le régime d’Enver Hoxha, l’auteur-témoin casse un certain nombre de préjugés. Il insiste sur le fait que «pour les Albanais la question nationale est fondamentale». Cela tient à leur histoire faite de luttes contre des occupants successifs, ottoman, italien, allemand. Cette farouche volonté d’indépendance, cet esprit de résistance de «Lilliput face à des Goliaths» expliquent par exemple l’alignement de fortins, tellement moqué, sur leurs plages. Andersson met en avant aussi un certain nombre de succès de ce régime tant décrié: émancipation des femmes, alphabétisation, naissance d’une élite intellectuelle et artistique, dans un pays qui en 1944 sortait du Moyen Âge et où 90% des filles étaient analphabètes! Au passage, il lance une pointe contre le grand auteur Ismaïl Kadare qui, protégé par Enver Hoxha, réussira après la chute du communisme à se faire passer pour un opposant politique. «Ce peuple et ce pays que j’ai tant aimés», tel est le titre de l’un des chapitres. En effet, toute cette partie de ses mémoires consacrée à l’Albanie témoigne d’une grande empathie. On lira avec beaucoup d’intérêt ses notations de caractère «ethnographique» sur ce pays isolé et méconnu: mœurs, nourriture, rapports sociaux, etc.

Pour des raisons familiales liées à l’éducation de ses enfants, le couple Andersson décide en 1972 de quitter l’Albanie et s’établit en Suède. Dans la vieille ville universitaire d’Uppsala, Nils crée la librairie Au Quartier latin, qui jouera un rôle important dans la diffusion de la culture française. Toujours interdit d’entrée en France, il reçoit pourtant de celle-ci les Palmes académiques! Même s’il adhère au Parti communiste de Suède (SKP), il est attentif à l’évolution de la social-démocratie, qui a tant apporté aux classes populaires sur le plan social et a créé un réel esprit d’égalité, la fameuse jämlighet. Il est profondément touché par l’assassinat en 1986 d’Olof Palme, qui incarnait ce que la Suède avait de plus noble: l’internationalisme, le cosmopolitisme, la neutralité active, l’opposition à la guerre du Vietnam. «Avec sa disparition, l’image d’une Suède internationaliste s’est éteinte», écrit-il.

En 1991, Nils Andersson quitte la Suède et s’établit à Paris. Alors même qu’il avance en âge, il ne cesse d’être un «insoumis», un militant actif et engagé dans diverses organisations, notamment Attac et le Comité Helsinki des Droits de l’Homme, multipliant colloques, missions à l’étranger, témoignages et écrits. Il met un point final à ses mémoires par cette belle phrase: «Oui, c’est toujours un joli mot Camarade!»

Nils Andersson, Mémoire éclatée, préface de Gérard Chaliand, Lausanne, Ed. d’en bas, 2016, 544 p.

Gauchebdo

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2 Responses to “Nils Andersson, le parcours d’un militant internationaliste”

  1. Claude Oberson 29 novembre 2016 at 09:25 #

    Nils Andersson pourrait dire à l’instar de l’autre: ma vie est un roman. Merci pour cet évocation fascinante d’un personnage lausannois comme il y en avaient un certain nombre dans ma jeunesse des années ’60.

  2. michelle 29 novembre 2016 at 20:26 #

    Je vous conseille de regarder ce document de la RTS sur Nils Anderson:
    http://www.rts.ch/archives/tv/information/3466612-nils-andersson.html
    il révèle une âme d’humaniste.

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