Lettre de Lima à un ami – Ma rencontre avec l’homme qui roule pour la paix sur son vélo solaire


PAR PIERRE ROTTET

Ce n’est pas de coronavirus, ni des mesures discutables du président péruvien dont je vais t’entretenir. Aujourd’hui, je fais une pause virus! Histoire de te narrer une aventure. Qui te donnera aussi de quoi respirer autre chose. Une sorte de vent frais d’optimisme. Loin, très loin des news actuelles, qui ne sont plus qu’une addition de macabres records battus!

Une histoire! Et même devrais-je écrire, une histoire de fous. Car il faut l’être, pour oser croire que, poussé par ta conviction, tu peux contribuer à changer quelque chose dans ce monde. Et ça tombe bien, vu que tellement de choses sont effectivement à modifier, à transformer. A révolutionner! Alors j’ai choisi de faire une halte dans certaines de mes indignations, pour te parler d’un drôle de citoyen. Le protagoniste de cette histoire de fous.

La quarantaine bien entamée, David Ligouy, un Français de Bourges a les moyens de ses idées. Et, surtout, les jambes pour y parvenir, sur son tricycle surmonté de panneaux solaires en guise de toit, mobiles, modulables et orientables à souhait. Et pas seulement: une bécane « unique au monde qui utilise trois énergies. Complémentaires:  « celle de mon corps, le solaire et l’éolienne », me confie ce technicien en électronique. Sans compter « une batterie rechargeable pour affronter les jours sans soleil ». Toujours possible!

Pour tout dire, son truc ressemble à un très étrange engin que Ligouy a conçu et adapté à sa morphologie, avec un confort certes plus que relatif: une selle bien rembourrée et des pédales qui ressemblent plutôt à de larges cale-pieds.

Alors il pédale, David, en position couchée pour avancer dans son périple à travers le monde, poussé par le moteur qu’est son ambition pour une écologie planétaire, autrement dit le climat et la préservation de la biodiversité, mais aussi pour revendiquer l’élimination du nucléaire. Avec en sus la paix, nullement incompatible avec l’un et l’autre de ses combats. Ses requêtes!

Tout cela grâce au modeste soutien financier de quelques ONG qui roulent pour les mêmes causes, dont la « Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires », Prix Nobel de la paix en 2017.

C’est à Buenos Aires, début décembre, qu’il m’a été donné de le rencontrer, David. Au hasard d’une journée ensoleillée passée dans la capitale argentine. L’occasion de l’inviter à s’arrêter chez moi. « Hombre, si tu passes à Lima… » Ma B.A., ma bien modeste contribution pour le climat et la paix.

Près de trois mois plus tard, début mars, David débarquait à Lima, après plus de 5’000 km passés à traverser le pays des Gauchos, d’Est en Ouest. Il a gravi les Andes pour aboutir à Santiago du Chili, avant d’entamer la longue et épuisante remontée vers le nord, à travers un paysage le plus souvent désertique, bordant généralement l’Océan Pacifique. Non sans avoir affronté les interminables bouts droits de la pénible traversée du désert chilien de l’Atacama, connu pour être la région la plus aride de la Terre.

C’est dire qu’il a avancé, le cycliste-messager. A coup de 100 kilomètres par jour. En moyenne. Cinq jours par semaine. Les week-ends, lorsque sa position géographique le permet, il « conférencie » dans les villages, les villes. Partageant ses convictions avec qui l’accueille. Il tente alors de sensibiliser ses semblables. Il est du reste à l’aise pour défendre la cause qu’il sert, exposer ses desiderata. Aussi à l’aise qu’au guidon de son vélo solaire…

Il « conférencie », disais-je, avec « des enfants généralement réceptifs, d’abord amusés par ce drôle d’engin, pour le moins bizarre », puis très vite « captivés par le discours ». Partout où il est accueilli, il y va de son laïus, y compris auprès d’un public d’adultes, spontanément curieux d’entendre ce que peut bien avoir à leur dire « ce gringo », sans pour autant forcément comprendre les enjeux qu’il s’efforce d’expliquer à propos de l’urgence du changement. Urgence qui pousse notre homme et son tricycle sur les routes du monde. Les médias l’interpellent aussi parfois, lorsqu’ils se mettent à être curieux.

David avait le teint hâlé, lorsqu’il est venu appuyer sur la sonnette de mon appartement. La peau du dos brûlée. Nous étions un vendredi. Le week-end tombait on ne peut mieux pour une halte. Une étape! Le temps de changer quelques pièces de son tricycle venues d’Europe. Les pneus, surtout. Les asphaltes parfois surchauffés des routes du monde en viennent sinon à bout du moins les lissent dangereusement lorsque la pluie s’invite, en se substituant au soleil. Le temps aussi de recharger ses batteries, je veux dire ses accus physiques.

Avant d’affronter les routes sud-américaines, Ligouy avait bravé les chemins et les paysages d’une douzaine de pays d’Europe, de l’Est, en particulier, dans des conditions parfois extrêmes, voire à la limite du supportable, de l’Ukraine à la Géorgie, et même en Turquie. Cela depuis son départ de France, début août 2019. Toujours porteur des mêmes messages, du leitmotiv ressassé. Encore et encore. 

12’000 kilomètres à travers les chemins européens, ajoutés aux plus de 5’000 sur les routes d’Amérique du sud – pour l’heure -, à coup de pédales moulinées à la forces des jarrets, et par la grâce du soleil, quand il veut bien être présent.

David est reparti de chez moi, de Lima, afin de poursuivre son périple et sa quête – ses chimères diront peut-être certains – revendicatrice d’un monde différent. Il ambitionnait alors de rejoindre l’Equateur, la Colombie, l’Amérique centrale jusqu’au Mexique… Pour de là rejoindre la Chine en octobre 2021, à Kunming, où était censée avoir lieu la COP 25. Une musique d’avenir désormais, depuis le désastre planétaire qui s’est abattu sur nous?

En commençant ma chronique, j’ai promis de ne pas parler de ce maudit virus-tueur, je me vois dans l’obligation de faillir à ma promesse. Depuis plus de trois semaines en effet, la faute aux dispositions gouvernementales, aux frontières fermées, David est confiné à Trujillo, au nord de Lima, à près de 550 kilomètres. Mais à plus de 750 bornes de Tumbes, à la frontière de l’Equateur.

Un contretemps pour l’obliger à mettre pied à terre! Un abandon n’est cependant pas à l’ordre du jour. « Rien ne change dans mon projet. Mon objectif est toujours de rejoindre le Mexique », m’assure David, joint par téléphone à Trujillo. La Suite? « On verra! » indique-t-il, péremptoirement. Visiblement, il n’est pas question de mettre prématurément un terme à son périple à travers le monde. Un monde qu’il veut sans armes nucléaires, en paix, dans une nature apaisée et sereine! Histoire de donner aussi sa chance au climat. Et donc aux hommes de la planète Terre!

Si l’on demande à David Ligouy pourquoi il a entrepris de contempler à coup de pédale les chemins de cette planète, il paraphrase étrangement le pourtant sceptique Rabelais: « Une science sans conscience n’est rien d’autre que la ruine de l’âme ».

Photo Arnaud Sapin: David Ligouy devant son tricycle à Lima, messager de la vision d’un monde sans armes nucléaires et d’une nature apaisée.

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