La cabane de Joséphine Baker


PAR SANTO CAPPON*

Joséphine Baker est entrée au Panthéon ! L’occasion de rappeler que l’histoire protéiforme de cette véritable légende féminine passe aussi par Genève. Elle y rejoignait souvent son imprésario et amie Maguy Chauvin.  

Sentant pour elle-même une fin proche (elle est décédée au printemps 2005), Maguy Chauvin me convoqua quelques mois auparavant. 

D’entrée de jeu j’eus le sentiment, la voyant et l’écoutant, que sa malvoyance acquise accidentellement lors d’un voyage à Cuba en compagnie de Joséphine Baker, sur invitation de Fidel Castro, lui avait ouvert paradoxalement des portes. Non pas sur l’Invisible, comme on aimerait l’entendre, mais sur son propre passé et celui des vedettes du music-hall qu’elle avait si bien connues.  

Née le 25 mars 1922 dans une famille de musiciens, elle avait commencé par fonder un quatuor vocal féminin « Les Ondelines », voué au swing et aux rengaines populaires, dans la droite ligne des « Andrew Sisters ». Le succès s’était concrétisé à la radio (sur les « ondes »), puis par des tournées européennes et des disques 78 tours égrenant les 160 chansons de son répertoire. Avec son mari, ils étaient devenus les plus importants imprésarios de variété en Suisse Romande. A ce titre, elle y avait organisé les carrières d’Ivan Rebroff, Amalia Rodrigues, Jacques Brel, Jean-Claude Pascal, Johnny Hallyday (1960) et j’en passe, mais surtout de Joséphine Baker dont elle était devenue non seulement l’agent, mais la confidente et amie la plus proche pendant 25 années, jusqu’à la mort de cette dernière en 1975. 

Cette formidable complicité avait conduit Maguy Chauvin à créer pour son amie en 1972 la dernière « Fondation Joséphine Baker », et en 1989 l’Association du même nom, regroupant de nombreuses personnalités de la société civile et du show-business (Jean-Claude Brialy etc.).

C’est dire à quel point la complicité entre ces deux femmes avait permis à Maguy de connaître « la vraie » Joséphine, dans ses joies domestiques, ses malheurs, ses aspirations et ses combats. C’est dire aussi qu’une foule d’anecdotes, de secrets intimes et de véritables révélations se bousculaient alors dans sa tête, au moment où je la vis pour la dernière fois.

La gardienne du souvenir commença par me dévoiler des lettres manuscrites que Joséphine lui avait adressées de 1970 à 1972. Jalousement gardées, jamais dévoilées jusqu’ici, ces missives froissées atterrirent sous mes yeux. J’en fis immédiatement des photocopies. Puis Maguy me demanda de les lui lire afin de ranimer entre les lignes quelques ultimes confidences d’une créature hors du commun, ayant eu à gérer simultanément son statut de légende vivante et de femme traquée par les créanciers et les exploiteurs. En voici quelques extraits :

1) lettre du 29 juin 1970 adressée à « Ma Maguy », à propos d’une valise volée :  « … La malheureuse robe de Monte Carlo était dedans, je suis sùre que plus jamais André Levasseur (ndlr: son agent à Monaco)  ne me laissera partir avec ses robes. C’est la seconde fois, c’est forcé. Bottes, turbans, tout est parti. Enfin, espérons qu’on la trouvera quelque part… »

2) lettre à Maguy du 24 août 1972 : « Ma Chérie … Je t’ai envoyé un guide Michelin que j’ai pu acheter ici. Ainsi M. Joly (ndlr: nouveau propriétaire du Château Les Milandes dont elle avait été dépossédée)  peut profiter et exploiter mon nom et les Milandes à cœur joie. Les journalistes à qui j’ai montré cela sont scandalisés … mille baisers de ta Joséphine ».

3) dans une lettre non datée (de la même période), elle dit que M. Joly a déposé plainte contre elle. Elle parle de ses enfants adoptifs et de son mari  « qui me fiche la paix, grâce à Dieu » etc.

4) lettre du 10 décembre 1972 adressée à « Ma Maguy » : Elle évoque dans cette longue lettre ses problèmes de santé, parle de ses enfants, de ses problèmes d’argent, et de son projet de « petite école ». Elle parle également d’un mystérieux voyage en Yougoslavie, dont elle envisage les modalités.

Maguy Chauvin était encore propriétaire d’une grande maison très ancienne, en France voisine à Veigy-Foncenex (15 km de Genève), un ancien relais de poste du 18e siècle.

Je compris qu’elle avait encore des confidences à me faire sur ce sujet, lorsqu’elle me demanda de l’y conduire tout de suite en voiture.

– Vous verrez, c’est le Château de la Belle au bois dormant, témoin de scènes mémorables !

Le jardin était envahi de ronces et d’herbes folles. La guidant, la soutenant pas à pas dans cette maison délabrée et parsemée de gravats, je fus surpris de l’y voir appréhender d’une manière très précise chaque recoin, chaque perspective. La semi-pénombre qui régnait en ce lieu avait pour elle les effets intérieurs d’une lumière retrouvée, celle du souvenir en trois dimensions. La grange immense qui faisait corps avec la bâtisse s’ouvrit à mon regard, alors que Maguy Chauvin s’arrêta net, me fixant de son regard opaque :

– Johnny Hallyday est venu ici célébrer son anniversaire, en compagnie de Sylvie Vartan. Il était tout jeune encore. Ce fut l’occasion pour moi de lui apprendre à danser le cha-cha-cha !

Progressant dans cette grange sise à l’étage, je distinguai une petite cabane de bois sombre trônant au centre d’un espace aux dimensions de cathédrale. A l’intérieur de cette cabane très simple, un mobilier des plus sommaire : une table et deux chaises, un étalage, le tuyau traversant d’une pipe à bois installée au rez-de-chaussée.

– C’est « la cabane de Joséphine Baker » !

On m’aurait dit « c’est la case de l’oncle Tom », je n’aurais pas été davantage surpris.

– Vous ne croyez pas si bien dire, ajouta Maguy ; vous devez savoir que c’est ici, dans cette minuscule cabane cachée à l’intérieur de cette vieille maison, que Joséphine venait se reposer et se ressourcer chaque fois qu’elle passait par Genève, de 1972 à 1975. C’était pour elle une manière de clore la boucle, de redevenir l’enfant pauvre qu’elle avait été dans une Amérique peu tendre avec les Noirs. Dans ce décor fruste qui devait sans doute lui rappeler celui de ses toutes jeunes années.

*Ami et confident de Maguy Chauvin

Maguy Chauvin en conversation avec Santo Cappon, à Yverdon lors d’une répétition des Coups de cœur d’Alain Morisod pour y rencontrer Yvan Rébroff. Photo DR

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