Chronique de Lima – « Ce que la presse ne dira pas sur la guerre en Ukraine »


PAR PIERRE ROTTET, Lima

Un océan sépare l’Ukraine du Pérou! L’Amérique du Sud observe de loin la guerre en Ukraine. La plupart des gouvernements, y compris le Pérou, condamnent l’intervention militaire russe dans ce pays, hormis Cuba, le Venezuela et le Nicaragua, qui apportent leur soutien à Moscou. Présente dans les médias en Amérique du Sud, la guerre est néanmoins parfois commentée avec un autre son de cloche qu’en Europe… Moins politiquement correcte? Et avec des nuances qui tiennent à distance les discours officiels, selon les sensibilités des médias.

Sous le titre «Lo que la prensa no dira sobre esta guerra», autrement dit «Ce que la presse ne dira pas sur cette guerre», le journaliste péruvien César Hildebrandt consacre 6 pages de sa publication hebdomadaire, «Hildebrandt en sus 13», à la guerre en Ukraine. Hildebrandt, l’un des journalistes d’investigation parmi les plus reconnus en Amérique du Sud, mais surtout au Pérou, pour sa crédibilité depuis longtemps avérée, fustige l’Union européenne, l’Otan et Washington, des loups qui crient aux loups et avec les loups. Mais surtout dotés de mémoires défaillantes, sélectives et à géométrie variable.

Hildebrandt fait partie de cette « race » de journalistes curieux, libres et indépendants mais surtout critiques dès lors que les événements l’exigent. L’information institutionnalisée à laquelle échappe de moins en moins l’opinion publique de plus en plus chloroformée ne fait pas partie de son job de journaliste. César Hildebrandt, a le respect du lecteur chevillé à sa plume. Cet insoumis de la presse libre ne mâche pas ses mots dans son analyse au sujet de la guerre en Ukraine. Surtout, il bat en brèche les amnésies, qui frappent si souvent, trop souvent, le monde des médias.

Le journaliste et éditeur péruvien n’est pas dupe sur l’autocrate et va-t-en guerre Poutine. Un «despote, écrit-il dans son hebdomadaire paru le 25 février, qui a permis le développement d’une corruption extrême dans son entourage». Et pas que… Reste que «Poutine est aussi Russe. En ce sens, il ne veut pas voir son pays, hier puissance mondiale, se convertir aujourd’hui en choriste du Lido de Paris». Pas dupe? Et encore moins sur le discours biaisé de l’Europe et des Etats-Unis. De l’Otan, du monde occidental.

Ce que la presse ne dira pas sur cette guerre, assure Hildebrand! Et d’écrire dans la foulée: «Le choeur de l’Occident crie, s’excite: ‘Poutine est un tueur’; ‘Poutine….’; Poutine…’. Et dans ce choeur qui chante à l’unisson d’une même et haute voix, figurent ceux-là même qui entrèrent et saccagèrent l’Irak, sous prétexte que le diable au pouvoir détenait dans son arsenal des armes de destruction massive. Un mensonge, une imposture comme on le sait, repris en choeur par une presse patriotique et par des généraux désireux de tester de nouvelles armes, des satellites d’un nouveau type, à la pointe de la technologie».

«Figurent aussi dans ce choeur occidental ceux-là même qui protègent la ‘bande’ de la monarchie de l’Arabie Saoudite, armée jusqu’aux dents pour liquider ‘les journalistes dans leurs ambassades’. Apparaissent aussi ceux qui encouragèrent la mort de la Libye, l’invasion de l’Afghanistan qui s’est terminée par le retour des Talibans au pouvoir», ironise-t-il, ajoutant une longue liste de violations du droit international, d’invasions et autres méfaits dictés par les Etats-Unis, favorisés par le silence ou la complicité de l’UE et de la France ces 60 dernières années.

Jamais peut-être cet authentique défenseur de la démocratie maintes fois mises en péril au Pérou, n’a été aussi sévère dans le choix des mots, de son vocabulaire, plus incisif dans sa critique. «L’Occident, le pourri Occident qui tant plaît à Vargas Llosa et à la CNN des analphabètes, n’aiment pas la Russie. D’être la force hégémonique en Europe, l’autorité sans appel grâce à la servitude d’Anglais, d’Allemands, de Français, ne leur suffisent pas!»

«La Russie est un rêve brisé. Mais les Etats-Unis et son harem de l’Union européenne et du monde ne s’en contentent pas. Ils veulent une Russie à genoux pour l’obliger à faire acte de contrition». Ce qui est certain, avance le journaliste, est que Poutine ne pouvait permettre de voir l’Ukraine intégrer les forces de l’Otan. Selon lui, l’exigence de Moscou évacuée par Washington et Bruxelles équivalait ni plus ni moins à faire de l’Ukraine une menace militaire pour la Russie. Le nœud du problème, en réalité, «si l’on songe que pour le Kremlin une entrée de l’Ukraine dans l’Otan, devenue plateforme pour installer des missiles nucléaires des Etats-Unis aux portes de la Russie était inacceptable». Le niet des pays occidentaux aux exigences de Poutine quant à la sécurité de la Russie – qu’eux-mêmes revendiquent à travers leurs actions militaires dans le monde – ouvrait de facto une large porte à la guerre. Que la population ukrainienne subit et paie aujourd’hui. Victime du grave échec diplomatique et de la fermeté aveugle occidentale à propos de l’élargissement possible et futur de l’Otan en Ukraine. Poussant ainsi Poutine à envahir ce pays!

Certes, poursuit Hildebrandt, «le coup de force de Poutine aura un coût élevé pour l’économie russe, mais aussi mondiale. Poutine tente de mettre la main sur le contrôle de l’Ukraine, alors que les Etats-Unis récupèrent leur pleine et entière domination sur l’Europe». Ecouter le discours de Joe Biden dont le fils multiplie les affaires juteuses en Ukraine a quelque chose de pathétique, mais surtout d’inacceptable, d’indécent, assène le chroniqueur.

Journaliste à la rédaction de «Hildebrandt en sus 13», Isaac Bigio creuse pour sa part un dossier largement oublié des médias occidentaux, d’experts vertueux drapés derrière leurs notions de la démocratie sélective. Sous le titre «A las 5 de la madrugada», A 5 heures du matin!, Bigio fouille et creuse ce que raconte la journée du 24 février 2014 à Kiev, des jours et des mois qui suivirent. Les massacres!

«En février 2014 le gouvernement constitutionnel élu de Viktor Yanukovich, membre d’un parti politique pro-russe tombait en effet, victime d’un coup dEtat. Une ‘révolution’, rappelle bien à propos le journaliste, menée par des milliers d’activistes, des miliciens extrémistes, des hommes d’extrême-droite qui revendiquaient leur appartenance à l’armée insurrectionnelle ukrainienne du peu recommandable Stepan Bandera», un homme politique et idéologue nationaliste ukrainien (1909-1958).

Un coup d’Etat sans doute rêvé par l’Europe et Washington, et peut-être même aidé, en sous-main, par certains pays en Europe et par Washington. Après «le renversement de Yanukovich, le pays passait aux mains de leaders aux visées européennes clairement affirmées, russophobes: intégrer à la fois l’UE et l’Otan».

De son côté, Daniel Espinoza, autre collaborateur de César Hildebrandt, n’hésite pas à parler «d’un avant mais aussi et surtout d’un après dans l’histoire moderne du l’Ukraine, puisqu’il asseyait de fait les bases d’un conflit. Celui qui fait aujourd’hui trembler l’Europe et le monde.

Les manifestations et les massacres de Maidan, sur la place principale de Kiev, conduisirent en effet au renversement d’un gouvernement pro-russe, mais aussi et surtout l’arrivée d’un autre, pro-occidental. Des massacres, note au passage le journaliste de la rédaction «Hildebrandt en sus 13»t, à ce jour encore et toujours demeurés impunis. Malgré les promesses!

En Europe, «les partis de la droite modérée, le centre, les libéraux, les verts et les sociaux-démocrates s’unissent pour condamner la Russie, l’agresseur. Celui qui met en péril la démocratie et l’indépendance de l’Ukraine et la paix tellement prônée par des chefs d’Etat». Pour intégrer l’Otan, organisation à caractère politique et militaire? s’interroge Espinoza à propos «d’une déclaration à l’emporte-pièce du Premier ministre britannique Boris Johnson, soutenant que l’Otan, est une organisation vouée seulement à la défensive». «Ce que nient plusieurs pays, dont la Russie, fait remarquer le journaliste péruvien, citant en exemple, histoire de remuer l’absence de mémoire de Johnson, les actions désastreuses menées par l’Otan, illégalement et sans aucun mandat de l’ONU, dans des pays comme la Yougoslavie, les Balkans, en Irak, en Libye ou encore en Syrie ou en Afghanistan». Le journaliste aurait pu ajouter que depuis 2005, l’Otan conduit des opérations en Afrique et que sa présence ne fait qu’augmenter. Des effectifs de l’Otan ont en outre pris position au Soudan dans la région du Darfour et en Somalie, notamment.

Pour l’heure, conclut le journaliste, Joe Biden et Boris Johnson ont besoin d’une défaite de Moscou pour éviter la déroute qui les guette face aux oppositions dans leurs pays. «Les répercussions de ce conflit dureront très longtemps. Certes, les négociations sont pour l’instant suspendues, mais on ne peut écarter l’hypothèse d’une diplomatie remise en jeu, avec une Russie dans de meilleures conditions».

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