Une année de plus et un peu moins d’illusions


PAR YANN LE HOUELLEUR, à Paris

Hélas, me voici ployant sous une montagne d’années, une de plus. Quel fardeau ! Ce texte ne consiste guère à donner mauvaise conscience à celles ou ceux qui « négligeraient » de souhaiter à son auteur un « joyeux anniversaire ». Mais à l’âge que j’ai, il existe un défi à relever : ne pas se réfugier dans l’excessif désir de tranquillité que les années écoulées incitent à revendiquer et continuer à demeurer jeune d’esprit, c’est-à-dire se fixer pour objectif d’apprendre, chaque jour, une « chose » nouvelle.

J’aurais voulu souffler les X bougies sur un hypothétique gâteau d’anniversaire (me soustrayant à cette coutume) tout en ayant la certitude d’avoir assisté à la naissance (et non point… Renaissance) d’un monde nécessairement plus équitable et offrant à chacun des perspectives d’épanouissement. Mais je suis presqu’assuré de ne rien voir de ce monde-là qui sera toujours à portée de main et en même temps imaginaire.

Non seulement vivons-nous l’ère de la maltraitance à tout point de vue mais pire encore : un « shoot » collectif à l’inconséquence et l’individualisme. Une fois la pandémie (Covid) atténuée, tout au moins en Europe, nous voyons que les mauvaises habitudes reviennent : surconsommation, agitation frénétique, délits de jalousie et de vengeance un peu partout. Beaucoup d’entre nous, les adultes, n’ont qu’une envie, celle de se comporter tels des adolescents alors que l’impératif de TRANSMETTRE s’impose.

Et puis, chaque jour qui passe est l’occasion, hélas une fois de plus, de voir se multiplier les injustices. Les discriminations, que l’on croit exclusivement campées dans les champs des races, des racines sociales ou croyances sont innombrables autant qu’innommables. Où que nous nous trouvions, et qui que nous soyons, nous observons combien d’avides et voraces personnes défendent bec et ongle leurs prérogatives, écartant systématique ceux soupçonnés de les importuner, plus précisément de les amener à se remettre en cause. Voyez  – en France comme ailleurs –  le (petit) monde de la communication, des médias, des arts et des spectacles notamment : toujours les mêmes (en particulier journalistes, commentateurs, animateurs, consultants) à se démultiplier, se démener, monopolisant l’opinion et la parole comme par crainte de s’effacer et de se considérer comme rassis dans un environnement rafraîchi en leur absence. En vérité, ils contribuent si largement au grand stress broyant leurs concitoyens, en partie rémunérés grâce à des pubs toutes plus fallacieuses les unes que les autres.

Et puis, cette digitalisation du monde sensée créer tant d’emplois et de richesses a vraiment dématérialisé, pulvérisé même l’empathie qui devrait tous nous animer. Hélas, la société du « tous connectés en permanence » a créé, par milliers, par millions, des esclaves. Pas plus tard qu’avant hier, j’ai fait une incursion dans un quartier éclaboussé de lumières vives dès la nuit tombée, aux terrasses de cafés sur-occupées, débordantes de jacassements et de rires. J’ai repéré des livreurs dans un lacis de rues se faufilant au milieu des quartiers les plus huppés de Paris. Au milieu d’une multitude de noctambules à moitié ivres d’obscurs désirs, ils avaient le nez plongé dans leur portable ou tablette, affublés d’un carré de toile à l’effigie des incontournables Uber et Deliveroo. De temps en temps, ils se retrouvent à un carrefour pour discuter le coup, fraterniser en fin de compte, avant que leur portable ne les rappelle à l’ordre.

Quelle vie mèneront-ils dans trente ans, quand fatigués d’avoir pédalé à volonté (la plupart se déplacent en bicyclette) ils ne pourront plus exercer leur métier si précaire, essoufflés et la santé délabrée, sans possibilité de s’insérer davantage dans une société démesurément exigeante où ils n’auront plus forcément leur place ?

Le jour suivant, une autre occasion d’apprendre quelque chose de nouveau, donc un gage supplémentaire de jeunesse. Une amie, Sylvie, m’a passé un coup de fil et m’a révélé qu’elle s’apprêtait, après maintes démarches, à percevoir une retraite après avoir consulté un juriste spécialisé. « J’ai obtenu tous mes trimestres et pourtant je n’aurai droit qu’à 850 euros par mois ». Sylvie ne possède ni télévision ni ordinateur (sans pour autant être, selon le mot si méprisant d’Emmanuel Macron, une Amish). Elle célébrera d’ici quelques mois ses 72 ans. Elle a fait des économies, sa mère très âgée (95 ans), dont le défunt mari fit fortune dans le négoce avec l’Afrique, lui offre un ballon d’oxygène financier. Pour vivre un peu mieux, Sylvie donne des cours d’espagnol dans des cercles associatifs et chez des particuliers, à raison de deux ou trois après-midi par semaine. « J’ai presque toujours travaillé dans le monde associatif et même quand j’aurais pris ma retraite je continuerai à transmettre le savoir, même modérément. »

Mais dans quelle France suis-je amené à vivre, un pays réputé si égal et si fraternel, où la retraite pour certains est une récompense bien méritée et pour d’autres, très certainement plus nombreux, une sorte de cadeau empoisonné, peut-être même une humiliation ? Et dire que des politiciens aspirant aux plus hautes fonctions cumulent de copieuses retraites tout en s’emparant de ce sujet brûlant avec des arguments tantôts plausibles tantôt trompeurs ! Sont-ils vraiment « les mieux placés » pour refléter les aspirations et anxiétés de l’électorat ? Pas sûr ! Entre parenthèses, faut-il être de gauche ou de droite, aux extrêmes ou au centre pour se targuer d’être épris de justice ?

Paris-Montmartre, vitrine d’un commerce rue Ravignan. Photo ©2022 Y.L.H.

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