Déglobalisation En Marche


PAR MICHEL SANTI

Si la démocratie n’était pas censée l’emporter à tous les coups, la rationalité et le bon sens économiques: oui. Le monde du commerce et des affaires jouiraient d’une prospérité inspirée du Big Bang, c’est-à-dire d’une expansion n’ayant que le monde pour limite. Car chaque nation, chaque entreprise et chaque groupe d’individus tireraient parti de leur domaine d’excellence. Cerise ultime sur le gâteau global, les échanges sans frontière rapprocheraient les peuples, selon la prédiction de Fukuyama, dans un ballet à l’harmonie universelle où il irait de soi de délocaliser et de s’internationaliser pour diviser ses coûts de production et multiplier ses débouchés.
 
Et, de fait, le commerce mondial put ainsi doubler de volume dans les années 1990, pour doubler à nouveau au début des années 2000 jusqu’à la crise de 2007. Ces multinationales dont l’essor fut proprement spectaculaire furent portées au tableau d’honneur dans un contexte général où les économies affublées de l’élégant terme d’«intégrées» s’auto-congratulaient pour avoir anéanti l’inflation en dépit de taux d’intérêt nuls voire négatifs. Rien n’y avait fait : Brexit, avènement de Trump, imposition de barrières douanières US draconiennes contre la Chine, crise des subprimes, des dettes souveraines européennes, absolument aucune velléité de déstabilisation politique ou financière n’était parvenue à entamer les profits ni à douter de cette immuable bonne étoile. Bref, Huntington était prié de retourner à ses études et son «Clash des civilisations» décrédibilisé pour de bon.
 
Si ce n’est que la géopolitique, qui fait aujourd’hui son grand come back, signe pour la globalisation et avec brutalité la fin de la récré. Le capitalisme se soumet irrésistiblement à la logique des plaques tectoniques de la politique, laquelle renaît de ses cendres car elle redécouvre l’intérêt national que bien des inconscients avaient relégué au rayon des antiquités. Voilà à présent que le terme de «fragmentation» est employé en chuchotant, comme pour tenter d’exorciser l’agonie d’une globalisation accusée de n’être pas parvenue à bloquer l’émergence de puissances d’abord soucieuses de ne plus dépendre de blocs étrangers afin de se préserver. Que la guerre froide semblait simple de manichéisme en comparaison du tableau d’une complexité inouïe qui s’esquisse sous nos yeux avec des nations majeures comme l’Inde qui dévore à tous les râteliers, comme l’Arabie Saoudite qui se moque littéralement de son grand allié traditionnel et historique, ou la Chine qui prend soudainement conscience que ses gigantesques réserves en dollars sont susceptibles de lui être unilatéralement gelées par les Etats-Unis d’Amérique… Le multilatéralisme, qui a vacillé lors de la grande crise financière, qui fut anesthésié à la faveur de la Covid, a rendu l’âme en prétextant le conflit russo-ukrainien.
 
Peu importe qui gagnera et qui perdra cette guerre, c’est la politique qui domine dorénavant et bien logiquement l’économique, et c’est elle qui enjoint aux nations de se réunir sous la bannière de blocs hostiles. La déglobalisation est devenue un gage de résilience.

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