Par le petit bout de la lorgnette – New York, 11 septembre 2001, Fernando Arrabal, « Zoé, divinement » …


PAR SANTO CAPPON

New York, 11 septembre 2001.

Avec son compagnon Jonathan, Zoé Cappon vit à Brooklyn depuis quelques mois. Ces deux artistes plasticiens, comédiens et musiciens, sont venus de Suisse pour capter de mille façons l’âme d’une ville, issue de son quotidien le plus habituel.

La vie nocturne et son mouvement « brownien » les ayant toujours concernés, où qu’ils fussent, ils dorment profondément en ce matin du 11 septembre 2001.  Car à Brooklyn plus qu’ailleurs dans New York, l’espace dévolu aux créateurs de tout poil est plus large, l’inspiration plus brute, la dépense d’énergie plus forte. Pour combien de temps encore ? Rappelons qu’en face, Manhattan a depuis longtemps « élitisé » sa vie artistique. Perpendiculairement à la verticalité qui se réveille, l’East River coule doucement, comme à l’accoutumée, séparant ces deux pôles de la Grande Pomme.   

Il est 9 heures du matin. Zoé et Jonathan ont encore et décidément du sommeil à abattre. Leur logeuse de Carroll Street est haïtienne, hébergeant en ce lieu d’autres jeunes étrangers au séjour prolongé. Ceux-ci sont un peu plus matinaux que nos deux Genevois. Toujours est-il que l’un des colocataires s’avise de les réveiller sans ménagement :

– Debout là-dedans ! Manhattan est en flammes, l’une des Twins a été frappée de plein fouet !

– Laisse-nous dormir, et trouve la prochaine fois une autre astuce pour nous faire lever !

– Je dois vous secouer, pour que vous compreniez ?

Il faut se rendre à l’évidence : une fumée âcre et noire vient d’obscurcir le ciel ; dans les rues, ça court dans tous les sens.

A peine réveillés, munis de leurs appareils photo, Zoé et Jonathan se dirigent à marche forcée vers le pont de Brooklyn afin d’y aller voir au plus près. Tout le sud de Manhattan est humainement en mode fuite à pied, à travers les voies de cet ouvrage monumental. On a toujours dit qu’à contre-courant, un artiste se doit de l’être pour faire avancer les choses, là-même où les autres sont pétrifiés ou envisageraient une échappatoire. C’est par conséquent à rebours de ce flot irrésistible, que les deux Suisses vont s’acheminer en direction du désastre, ou du moins tenter de le faire. Jusqu’au moment où on ne les laissera plus avancer. Leur esprit en éveil continuera à caracoler, percevant l’écume visible d’une catastrophe. Saisissant la panique de tout un peuple dans ce qu’elle peut avoir de démesuré. La démesure étant l’expression ultime de toute vie remise en question. C’est la raison pour laquelle Zoé et Jonathan vont eux aussi se retourner sur eux-mêmes, sur la finalité de leur mission artistique à New York.

En ce qui concerne Zoé, celle-ci le fera à sa manière, très explicitement : créant une vingtaine de travaux tirés d’un carnet d’esquisses réalisées dans la foulée du drame. Ces œuvres seront exposées en Suisse, et feront l’objet d’un ouvrage intitulé « Psychose newyorkaise », publié aux Editions Galerie Une.

Or il se trouve que Fernando Arrabal (1932-/) s’y est intéressé. Poète célèbre, romancier, essayiste, dramaturge et cinéaste, il va tremper exceptionnellement sa plume dans cette  implosion hors norme. Pour dédier à Zoé son texte inédit et surprenant. Le seul à notre connaissance, en rapport avec les attentats de septembre 2001 à New York ! L’effondrement des tours jumelles va même, au final de cette dédicace inspirée, lui dicter une punchline, sorte de credo aussi improbable qu’halluciné. Car d’une manière très inattendue, le poète y entrevoit l’horizon d’un triomphe … celui du Bien :

DIALOGUE  DE  L’ANGE  AVEC  LE  DIABLE

Transcrit par T.S. Arrabal

le 18 Tatane (Saint Trou) de 129 FP

…  et vous ne pouvez pas nier que Zoé CAPPON ausculte New York divinement.

–  Assurément, je le nie, au contraire. Elle nous invite à le faire nous-mêmes, et diaboliquement.

–  Avec humilité elle nomme ses « travaux » de New York « carnet d’esquisses »

–  Le titre exact est « Psychose new yorkaise ». Des photos en noir et blanc …

–  … la couleur y alterne avec le noir et blanc.

–  La pornographie y trône avec ses « contacts » entre vapeur et limon.

–  Les corps refluent vers les dieux …

–  … vers le Vice !  Par messages et ressac.

–  C’est une fresque bigarrée à la gloire de l’amour.

–  Zoé CAPPON exalte avec humour et acuité la fin prochaine de la morale et de l’éthique des moutons de la foi.

–  Regardez ses héros de bandes dessinées, ses badauds ébaudis contemplant la ville.

–  Ils tremblent de plaisir à la destruction des tours jumelles.

–  Ils regardent cette tragédie à travers les lunettes de l’improbable et de l’azur.

–  A Babylone tout est possible. Le Mal remonte l’espace et le temps.

–  L’horreur et la beauté, le quotidien et la fiction, le trivial et la destruction apocalyptique composent le cocktail de la surprise avant la dernière, si proche :  le triomphe du Bien.

Fernando ARRABAL

Un mois après l’effondrement des tours jumelles, les ruines de Ground Zero sont encore fumantes. New York n’en finit pas d’entretenir la sidération, de comptabiliser ses morts et de déblayer le focus du désastre. C’est alors qu’à contre-courant d’un hypothétique tourisme de loisirs, dans de telles circonstances, mon épouse et moi allons rejoindre notre fille Zoé à New York. Ce qui fera l’objet d’un article ultérieur …

Ground Zero, juste un mois après l’attentat des tours jumelles. Photo © 2001 Santo Cappon

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