Brésil, le possible retour de Lula, l’ex-«presidiario»


PAR YANN LE HOUELLEUR

L’auteur de cet article, doit-il l’avouer, vit dans la petite couronne (la banlieue la plus prochaine de Paris) et il a voué auparavant dix-sept ans de son existence à la couverture de l’actualité au Brésil en qualité de journaliste. De façon plus prestigieuse : correspondant permanent payé… au lance-pierre.

Mais un jour, lassé par cette méga-ville en perpétuelle effervescence et mutation qu’est São Paulo, où il faut des trésors de patience pour se déplacer au milieu d’un flot perpétuel de voitures, lâché par les services culturels de l’ambassade de France qui avaient coupé des subventions pourtant bien méritées au journal fondé sur place, « Le Nouveau Franc-Parler », Yann est retourné en Europe pour y refaire sa vie. Mais il y avait une autre raison à cette usure psychique et même financière : le Parti des Travailleurs, après deux mandats de Luis Inacio Lula da Silva (surnommé Lula) et sa substitution par sa dauphine Dilma Rousseff (économiste spécialiste de l’énergie !), le Brésil n’était plus le même, plongé dans une de ces déprimes économiques dont il a le secret, suivies – inexorablement – d’une soudaine croissance économique, autrement les « stop and go » à la chaîne. « Mais Yann, qu’est-ce que tu fais chez nous au Brésil où tout fout le camp alors que tu es originaire d’un pays aussi prospère que la France », s’étonnaient tant d’amis qui se faisaient, faut-il avouer, bien des illusions sur l’évolution elle aussi si négative d’une France plombée par l’amertume et par la sensation de dépossession de ses richesses.

SCANDALES POLITICO-FINANCIERS – Rien n’allait plus : chaque jour, les médias servaient au public leur lot habituel de scandales politico-financiers. En cause : la corruption, invincible colonie de punaises aspirant le sang des finances publiques. La corruption dont ce spécialiste atypique du Brésil et de la Russie qu’est l’homme d’affaires Nicolas Dolo dit qu’elle est « d’envergure industrielle ». Et sur une chaîne youtube, Nicolas Dolo a évoqué ce fossoyeur de tant d’espoirs que fut (et menace de redevenir) Lula. « Le Brésil dispose d’un pouvoir judiciaire qui a fait preuve de son indépendance en le condamnant à une lourde peine d’emprisonnement. S’il avait été au Brésil, l’ex-président Sarkozy (ndlr : dont les démêlés avec la justice française ont fait la « une » de tant de journaux) aurait connu le même sort. L’homme d’affaires estime à cinquante milliards de dollars par année l’argent détourné par la mafia qui conseillait et encerclait Lula à l’époque où il était le locataire du Planalto (le bâtiment construit par Oscar Niemeyer abritant les services de la présidence à Brasilia).

UNE GAUCHE SI VERTUEUSE ! – C’est ce même Lula, aujourd’hui âgé de 76 ans, quelque peu essoufflé, qui pourrait succéder à Jair Bolsonaro, ex- officier parachutiste, réélu à plusieurs reprises député avant de triompher dans les urnes en 2018. En réalité, le premier tour de la présidentielle est prévu le 2 octobre 2022. La bataille est rude entre celui que Bolsonaro surnomme, lors de vifs débats à la télévision, « o ex-presidiario » (Lula a passé 580 jours dans une prison avant d’être gracié par la Cour suprême) et le même Bolsonaro auquel « on » colle si aisément une étiquette d’extrémiste de droite, le comparant même à un « Trump à la brésilienne ». Qu’elle est vertueuse, cette gauche, au Brésil comme ailleurs (à commencer par des médias aussi dogmatiques que « Le Monde » ou « Libération ») qui se croit investie de la mission de faire le Bien et pour laquelle toute personne attachée à la souveraineté nationale et défendant les valeurs de son pays est sans procès aucun désignée comme « un facho », « un réac », « un complotiste », etc. ! Faut-il rappeler que Bolsonaro, à la différence de tant de présidents si peu soucieux des deniers publics en Amérique latine et ailleurs, n’a ni massacré des pans entiers de la population ni créé de camps de rééducation ?

Certes, Lula a 17 points d’avance sur son adversaire du Planalto dans les sondages, mais ceux-ci (on l’a vu récemment en France lors des élections législatives, quand le Rassemblement National a remporté 89 sièges à l’Assemblée nationale) mentent si souvent… Et certains grands médias brésiliens, en particulier la Rede Globo (première chaîne de télévision) et le quotidien Folha de S. Paulo n’ont eu cesse de tirer à boulets rouges sur le prétendu président d’extrême droite. Rien de plus normal : quand il était au pouvoir, Lula, si idéaliste et assez peu cultivé, était le chouchou des grandes entreprises qui pouvaient, « imagine-t-on », le manipuler à loisir, tout simplement parce que cet excellent orateur (une sorte de Mélenchon des tropiques) avait pour réputation d’être à l’écoute des plus pauvres. Ironie du sort : le programme de redistribution des richesses « Fome Zero », vitrine sociale d’un gouvernement qui détournait sans vergogne l’argent public, avait été mis en œuvre par le prédécesseur de Lula, le sociologue Fernando Henrique Cardoso, un social démocrate qui avait largement contribué à redonner au Brésil quelques lettres de noblesse dans le droit fil de l’impeachment de l’ambigu Fernando Collor de Mello.

UN BILAN ECONOMIQUE POSITIF – Bien qu’en tête dans lesdits sondages, Lula n’est pas encore assuré de l’emporter, par ailleurs concurrencé, lors de cette exténuante campagne électorale, par d’autres candidat(e)s, au nombre desquels Ciro Gomes, ex-ministre des Finances de Cardoso, assez peu crédible en raison de ses gaffes et de ses sautes d’humeur. 

Jair Bolsonaro n’a pas à rougir de son mandat à maints égards. Publicitaire habitant à Belo Horizonte, touriste rencontré par l’auteur de cet article à Paris, Eduardo Coelho fait partie de ces Brésiliens, plus nombreux qu’il n’y paraît, inquiets à l’idée de revoir Lula aux manettes de l’un des principaux membres du club Brics. Le géant sud-américain compte 200 millions d’habitants et contrairement à l’ensemble de ses voisins (en particulier l’Argentine en pleine déliquescence), il remonte hardiment la pente après la cruelle période de la Covid. « Cette année, nous nous attendons à une vigoureuse croissance du PIB », garantit le publicitaire. Effectivement, selon les services économiques de l’ambassade de France à Brasilia, « la croissance du PIB au 1er semestre 2022 par rapport à la même période en 2001 s’est élevée à 2,5 % ». Le chômage a fortement diminué, correspondant actuellement à 9 % de la population active. Paulo Guedes, le ministre brésilien de l’Economie, s’est même payé le luxe, récemment, de déclarer que « la France est devenue un pays insignifiant ». « On peut dire tout et n’importe quoi sur Jair Bolsonaro », poursuit Eduardo Coelho, mais c’est un militaire qui sait faire preuve de droiture et qui aime son pays. Nous avons l’impression que le niveau de corruption a baissé pendant les quatre ans de sa présidence et même sur le plan de l’insécurité, un problème qui nous préoccupe tous, des progrès ont été accomplis. » Oui, c’est un Brésilien qui le dit, et pas un journaliste d’un média français soucieux de se faire, comme il en existe tant, l’écho des généreuses idées de gauche.

L’EPINEUSE QUESTION AMAZONIE – Reste, bien évidemment, l’épineuse question de l’Amazonie, dont la destruction se poursuit « activement ». Peut-être l’un des aspects les plus négatifs du gouvernement Bolsonaro. Olivier Hensgen, porte parole de la Fondation pour le Climat, affirme : « la déforestation a atteint des niveaux records sur le premier semestre 2022 malgré les efforts promis par le Brésil lors de la COP26 à Glasgow. Bolsonaro, il est vrai, bénéficie du soutien inconditionnel des grands propriétaires terriens dont certains n’ont aucun scrupule à détruire brutalement un patrimoine forestier unique au monde. Evidemment, Lula, pendant la présidence duquel le déboisement en Amazonie avait (certaines années) ralenti, a fait de la question écologique l’un des principaux axes de son programme de gouvernement. Le rouge du drapeau du Parti des Travailleurs fait bon ménage avec « les verts »… ici comme ailleurs.

L’auteur a été le correspondant à São Paulo de plusieurs médias en Suisse, en France, au Québec et en Italie. Reconverti dans l’art de rue (dessinateur), il s’occupe toujours d’un journal numérique, Franc Parler, fondé au Brésil et élaboré actuellement à partir de Gennevilliers dans les Hauts-de-Seine.

Rio de Janeiro, dessin de Yann Le Houelleur.

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3 Responses to “Brésil, le possible retour de Lula, l’ex-«presidiario»”

  1. Christian Lecerf 4 septembre 2022 at 22:02 #

    Malheureusement, je crains que l’entourage de Jair Bolsonaro ne soit pas moins corrompu que ne le fut l’entourage de Lula lorsqu’il était président. Le Brésil aurait besoin de femmes ou d’hommes d’Etat comme Fernando Henrique Cardoso qui dirigea le pays de 1995 à 2003. Mais à l’heure du populisme débridé et des réseaux sociaux survitaminés, ce type de profil a peu de chances d’être élu…

  2. Christian Lecerf 5 septembre 2022 at 00:28 #

    Quant à l’Argentine, la victimisation permanente de Cristina Kirchner, en attente de jugement pour corruption alors que son mandat de sénatrice lui garantit une parfaite immunité, ajoutée à une situation économique totalement catastrophique entraînent le pays vers une pente dangereuse.
    En d’autres temps, une reprise en mains par les militaires ne serait pas à exclure. Mais l’armée argentine de 2022 n’a pas la vocation de père fouettard des générations précédentes.

  3. Santo Cappon 5 septembre 2022 at 08:40 #

    Le Brésil au même titre que toute l’Amérique su Sud a toujours été rongé par une corruption de type « culturel ». Il s’agit en l’occurrence d’une tare endémique et généralisée que ni les droites ni les gauches ne parviennent à juguler.
    Quant à la démographie de ce pays, elle parle d’elle-même : il y a 50 ans j’ai vécu quelques mois dans un Brésil qui comptait 90 millions d’habitants. Aujourd’hui 215 millions … A cette époque-là, on pouvait se promener la nuit dans les rues de Rio sans craindre d’être agressé. Autrement dit, une pauvreté exponentielle dans un pays aussi inégalitaire, en compromettra toujours l’avenir quelle que soit l’idéologie institutionnelle au pouvoir. Quant aux évangéliques d’un certain Bolsonaro, ils ne savent pas davantage faire valoir les valeurs chrétiennes du partage …

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