C’est l’histoire d’une famille enracinée à Versoix depuis plus d’un siècle, et pourtant toujours en mouvement. Paul-André Ramseyer, ancien ambassadeur de Suisse, retrace, avec une tendre lucidité, le parcours hors du commun de ses parents. Son père, jeune banquier devenu chercheur de charbon dans les montagnes du Valais, puis inspecteur commercial en Afrique de l’Ouest, incarne l’archétype du Suisse discret, rigoureux, mais curieux du monde.

Pendant de longues années, il reste éloigné de sa fiancée, une Valaisanne catholique indépendante, forte et droite, qui l’attendra sans faillir. Elle finira par l’épouser, et élèvera seule leurs enfants dans la maison familiale de Versoix.
Plus de cinq cents lettres, envoyées depuis le Cameroun ou la Côte d’Ivoire, témoignent de cette vie vécue à distance mais remplie d’amour, de confiance et d’espoir. Conservées avec soin par Paul-André, elles ont été confiées au musée de Versoix, devenant ainsi un trésor à la fois intime et historique.
À travers ce récit familial, c’est toute une époque qui se dessine : celle d’une Suisse rurale, sobre, bâtie sur le travail, la foi, et la transmission. L’histoire des Ramseyer, à la fois singulière et universelle, nous rappelle que les vraies richesses ne se mesurent pas, mais se construisent avec patience, fidélité et humilité.
Un village, une famille, une identité : les Ramseyer de Versoix
Mon père, orphelin originaire de Versoix, commence sa carrière comme jeune employé de banque à Genève. Lorsque sa banque fait faillite, il obtient un poste dans le Haut-Valais, chargé d’évaluer un gisement potentiel de charbon. Ce projet, qui nourrissait l’espoir d’une autonomie énergétique pour le pays, se révélera finalement sans avenir. Mais cette mission marque profondément sa vie : il s’y investit totalement et y rencontre ma mère, une Valaisanne catholique, indépendante et droite, alors que lui est protestant.
Après l’échec du projet, une annonce retient son attention : un poste d’inspecteur commercial en Afrique. Il part pour 18 mois au Cameroun, puis en Côte d’Ivoire, attiré par ce monde inconnu. Il est le descendant d’une lignée protestante originaire de l’Emmental, où l’on retrouve plusieurs missionnaires actifs en Afrique. À Accra, une statue porte encore le nom Ramseyer. Cette histoire familiale, teintée de mission chrétienne et de colonisation, interroge aujourd’hui : avions-nous le droit d’imposer notre vision du monde ?
Pendant huit longues années, ma mère attend son fiancé. Fidèle, elle accepte cette vie à distance, cette attente sans certitude. Elle le rejoindra à Versoix après leur mariage. Ce village devient dès lors le cœur de notre famille, comme il l’était déjà depuis 1856. Mon grand-père, artisan charron – un métier disparu aujourd’hui – y avait investi ses économies dans trois maisons, assurant un toit à ses sept enfants.
La vie à Versoix était alors simple et austère, fondée sur le travail, l’épargne et une foi discrète mais ancrée. Ces valeurs guidaient l’existence. Avant l’introduction de l’AVS en 1948, chacun devait économiser pour ses vieux jours. Ma mère me le rappelait souvent. Les vacances étaient inconnues avant les années 30. On vivait dans la retenue, avec une certaine gravité.
Mes parents ont partagé douze années de vie commune sur les vingt-sept ans que dura leur mariage. Mon père, souvent en mission, était rarement à la maison. Ma mère nous a élevés seule, avec une patience admirable. D’origine catholique, elle a néanmoins accepté d’éduquer ses enfants dans la foi protestante, par fidélité à son mari.

À 43 ans, elle m’attendait, non sans crainte, inquiète pour ma santé. Elle nous a élevés avec douceur, rigueur et amour. Je revois encore ses attentions du quotidien : le chocolat chaud et les tartines après l’école. L’été, nous partions en Valais, chez notre oncle, où nous puisions une force et un amour simple.
Mon père travaillait pour une entreprise suisse basée à Paris. En 1939, au déclenchement de la guerre, il décide de rentrer en France. Personne n’avait anticipé la rapidité de l’effondrement. Lorsque les troupes allemandes atteignent la banlieue parisienne, c’est l’exode.
Merci, papa. Mais surtout, merci à toi, maman. Mon plus profond remerciement te revient. Tu as consacré toute ta vie à nous élever, à faire de nous des êtres droits. Je ne sais pas si tu as réussi, mais je te rends hommage aujourd’hui, de tout mon cœur. Tu restes pour moi un exemple inestimable.
Ce récit familial témoigne d’un monde aujourd’hui révolu. Un monde où la modestie, la responsabilité, le travail et la foi formaient les piliers de l’existence. Ce sont ces valeurs qui ont forgé notre identité. Elles méritent d’être rappelées, partagées, transmises.
Propos recueillis par Zhenishbek Edigeev


