— Mon frère, pardonne-moi, mais la police te demande.
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C’était le contrôleur. L’accompagnateur du train kirghize. Pourquoi demandait-il pardon au passager ? Pourquoi lui parlait-il ainsi avec respect ? Parce que ce passager lisait. Parce qu’il lisait tout au long du trajet. Le contrôleur l’estimait pour cela. Parce qu’il était enseignant, un homme qui avait consacré sa vie au savoir. Et maintenant, il faisait du commerce. Transportait de la marchandise en Russie.
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L’enseignant, sans rien dire, glissa un marque-page dans son livre, ôta doucement ses lunettes et les rangea dans leur étui. Puis il se tourna vers le contrôleur :
— Où est-ce ? demanda-t-il.
— Là-bas, dans notre compartiment, répondit le contrôleur d’un ton coupable.
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Il savait que la police kazakhe ne l’appelait pas pour rien. Ils lui avaient déjà demandé : « Combien de marchandises transporte-t-il ? » Le contrôleur avait dû dire la vérité. Dans le train, tout se voyait. Impossible de cacher un gros chargement. Impossible de dissimuler des colis encombrants. Même si tu les mettais sur le toit du wagon, tout le monde le verrait.
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Maintenant, l’enseignant allait devoir « payer ». Et payer cher. Le contrôleur le savait et s’en sentait coupable. « Pauvre homme… » pensait-il. Mais il n’avait pas le choix. C’était la règle. La règle de ce train, de cette steppe infinie du Sary-Arka, de ce voyage sauvage de trois jours et demi. Cette loi était née de la situation. C’est l’époque qui l’avait créée.
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À l’époque soviétique, ce chemin de fer était une voie paisible, sûre, pour les citoyens soviétiques. Maintenant ?! Maintenant, c’était comme la vie elle-même : une route douloureuse. Tout le monde était coupable. Le contrôleur qui transportait des marchandises en trop. L’enseignant qui transportait aussi de la marchandise. La police, qui sous l’uniforme imposait ses « lois ». La douane corrompue. La Chine, qui produisait du bon marché. La Russie, qui exigeait encore et encore de la marchandise. L’époque était coupable. Les années 90 sauvages étaient coupables. Personne n’était innocent.
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Et de là était née une seule loi impitoyable : l’argent. La survie. Trouver un moyen, quel qu’il soit. La force. Le langage. Le mot qui vient de la vie. Peux-tu parler ce langage, le respecter, l’apprendre ? Es-tu prêt ? As-tu la force, la volonté, les nerfs solides ? Alors tu peux voyager ainsi, travailler ainsi. Si ton époque est un loup, sois un loup. Si elle est un renard, sois un renard. Voilà la règle éternelle. Chaque époque historique l’a démontré. Car les époques se forgent dans la sueur et le sang. Aujourd’hui encore, l’Histoire se fait. Si tu n’es pas un loup, ils te mâchent et t’avalent. Si tu n’es pas un renard, ils te brisent. Alors partage ton pain, ton gain. Avec la police. Avec les souris des steppes du Sary-Arka, avec les chacals et les renards qui suivent ton train. Lance leur quelque nourriture par la fenêtre. Sinon, un jour, tu resteras seul sur la route et tu seras dévoré. Partage avec les passagers, avec les Kazakhs qui vendent du pain ou de la saucisse, avec les Russes qui vendent des pirojki. Partage avec les porteurs, avec les chauffeurs de taxi, avec les mendiants sans nation. Dans ton pays, tu es un mendiant heureux. À l’étranger, tu es un pauvre malheureux. Car c’est la vérité. Dans son propre pays, même le mendiant a une grande chance. Ne renie donc pas ta patrie ! Ne rejette pas sa douleur !
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L’enseignant arriva au compartiment de tête du wagon. C’était celui des deux contrôleurs. L’un d’eux était là, assis avec la police.
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Un policier kazakh, affalé, fit un signe de la main :
— Asseyez-vous !
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Il avait ôté sa casquette d’officier et l’avait posée sur la table à thé. Les contrôleurs sortirent et fermèrent la porte derrière eux. Cette scène assombrit encore plus l’enseignant. Il voyait bien l’expression du policier, sûr de sa puissance dans cette région.
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— De quelle ville venez-vous ?
— D’Abakan.
— Combien de colis transportez-vous ?
— …
— Ne me faites pas perdre mon temps ! Je veux du concret, sans rien cacher !
— Deux colis.
— Mauvaise réponse ! Vous avez encore deux petits sacs, l’un devant vous, l’autre dans le compartiment voisin. Ne me mentez pas !
— Eh bien…
— Dix mille roubles !
— Mais, monsieur, je n’ai pas autant d’argent…
— Ta ta ta, ne me fais pas perdre mon temps !
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Le policier tapa du doigt sur la boîte d’allumettes posée sur la table et fixa la fenêtre d’un regard dur.
— Treize mille roubles !
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En entendant cela, l’enseignant sentit une brûlure le traverser de l’intérieur, comme un coup de foudre de colère et de douleur.
— Vous êtes plus jeune que moi, mais laissez-moi vous appeler grand frère… je vous en supplie, voici cinq mille roubles… prenez-les, laissez-moi passer ! Je n’ai pas autant de marchandise que les autres… Grand frère !
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— Onze mille cinq cents roubles !!!
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Le policier kazakh, sans se presser, repoussa élégamment la manche de sa veste avec son doigt orné d’une grosse bague et consulta sa montre.
— Dans quarante-cinq minutes, ce sera la gare d’Üch-Biyk. Si vous n’êtes pas d’accord, vous descendrez là-bas avec votre marchandise !
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— J’ai quitté l’école à contrecœur, j’ai laissé tomber l’enseignement pour ce commerce… simplement pour nourrir mes enfants. Je suis enseignant. Un enseignant décoré de deux ordres. Comprenez ma vie, je vous en prie !
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— La vie ?! Vous croyez comprendre la vie mieux que moi ?! Et moi, vous pensez que je fais quoi ici, hein?! Qu’est-ce que je fais assis là, dans ce train puant bourré de marchandises kirghizes, sans place pour poser le pied ?! Vous croyez que je joue avec vous ?! Ce chemin de fer dans la steppe kazakhe, c’est la seule route qui mène à la Russie ! La seule ! Vous comprenez ?! Sans cette voie, comment feriez-vous ? Comment voyageriez-vous ? C’est pourquoi il faut respecter cette route. La respecter et payer comme il faut. Compris ? Tout ce surpoids n’est pas admissible! Voilà pourquoi il faut du contrôle, du contrôle ! Vous avez compris ?! C’est pour cette grande mission que je suis là, en train de discuter avec vous. Alors ? Comprenez-vous maintenant la vie un peu mieux ? Dites-moi, lequel de nous deux comprend le plus la vie ?!
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L’enseignant désespéra. Impossible ! pensa-t-il. Je suis tombé sur la cupidité incarnée, je n’ai pas le choix…
— Vous ! Bien sûr, vous ! C’est vous qui comprenez mieux la vie ! Vous avez raison, sinon ces voies se seraient déjà effondrées. Grâce à votre travail, ils tiennent encore, ces pauvres rails. Si seulement vos supérieurs savaient cela… ! Je n’ai pas le choix ! Je vais…
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L’enseignant se leva.
— Je vais aller chercher l’argent que vous demandez… Je n’ai pas le choix !
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Le policier resta immobile, les yeux fixés sur la fenêtre, comme pour lui dire : dépêche-toi et reviens.
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Chancelant, à cause de la colère et du balancement du train, l’enseignant regagna son compartiment et fouilla dans son sac.
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— Tout va bien, frère ? demanda son voisin avec douceur.
— Bien, bien ! répondit-il. Nous comprenons la vie, mon frère ! Nous comprenons bien la vie…
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Le wagon tanguait doucement. L’enseignant sortit enfin l’argent caché au fond de son petit sac, tout en s’accrochant à la barre du couloir au rythme du train.
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D’ordinaire, les trains roulent à soixante kilomètres par heure. Parfois cinquante. Ni trop vite ni trop lentement. Leur force, c’est la régularité. Car ils vont loin. Les trains savent d’avance qu’ils doivent courir au loin. Les roues le savent, les wagons le savent. Ils savent les douleurs à venir, les courbatures, et s’y préparent. Aux stations, ils reprennent leur souffle, dorment profondément. Puis l’aube revient, ils entrent en gare, les gens affluent, la locomotive siffle et les roues grincent en mordant le métal, roulant encore et encore.
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De la fenêtre du wagon, on voyait le soleil sombrer doucement. Il ne tombait pas au-delà de l’horizon, mais restait suspendu, pris entre le ciel et la terre, une ligne accrochée à une ligne… Ô grand Soleil !
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Les yeux fixés sur ce couchant, une femme d’Alay nommée Asylkan, ses lèvres bougeant à peine, priait Dieu en silence. Car lorsque l’enseignant sortirait du compartiment du contrôleur, ce serait son tour…
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Soudain, la porte du compartiment du contrôleur s’ouvrit avec fracas. Le cœur d’Asylkan bondit. Et à l’Ouest, le soleil disparut d’un coup derrière l’horizon rouge, rouge…
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Cette chronique contient des nouvelles, aphorismes, histoires vraies et autres récits écrits en kirghize entre l’âge de 15 et 35 ans sous la forme d’un journal par le journaliste et écrivain Zhenishbek Edigeev. Un premier tome des “Cahiers bleus” a été publié en 2022.


