PAR PIERRE MAURER*
Sous le titre un brin énigmatique d’« Apologie », Michel Maffesoli nous livre ici ce qu’il appelle son « autobiographie intellectuelle ». Le chantre controversé de la postmodernité retrace sa carrière, ses développements et les principales influences qu’il a subies dans l’élaboration d’une œuvre foisonnante, multiple, stimulante et iconoclaste, mais aussi largement décriée et contestée.1
Après avoir relevé ses origines sociales modestes sur lesquelles il insiste fortement et qui auraient exercé une grande influence sur l’évolution de sa pensée, Maffesoli rappelle les auteurs auxquels il a été exposé, ce qui donne lieu à une formidable galerie de portrait des principaux intellectuels des sciences sociales du XXème siècle qu’il a rencontrés, parsemée d’anecdotes souvent truculentes.
Ses « pères » Deleuze, Freud et Durand
Il relève en particulier ses contacts étroits avec Deleuze à Lyon, Julien Freud qui a dirigé sa thèse à Strasbourg en 1978 et Gilbert Durand à Grenoble qu’il a côtoyés au début de sa carrière et qu’il considère comme ses « pères ». Ce dernier lui confie la direction du Centre de Recherches sur l’Imaginaire (CRI) en 1978 où il investigue des thèmes rarement explorés jusqu’ici à l’université, comme la musique techno, l’homosexualité, la mode, le corps et ses enjeux, les drogues, la fête, etc. Trois ans plus tard, il est nommé – un peu par hasard – Professeur de Sociologie à la Sorbonne, bien jeune pour une nomination aussi prestigieuse. A noter que dans cette course, il était en concurrence avec Jean-Claude Passeron, partenaire de Bourdieu qui lui en voudra toute sa vie d’avoir « volé » le poste à son proche ami et fidèle collaborateur.
Dans les années qui suivent, il échange avec les intellectuels en vogue dans ces années, comme Michel Foucault, Claude Lévi-Strauss, Edgar Morin ou Jean Baudrillard en particulier, où il se singularise avec sa pensée « post-moderne » radicale et se distancie de la plupart des courants théoriques en vogue en sociologie et dans la pensée sociale en général, que ce soit le « déconstructivisme » de Derrida ou surtout l’école de Bourdieu, avec qui il aura, selon une expression bien trouvée, « un débat ardu »… Il croise sur son chemin d’autres intellectuels prestigieux, comme Guy Debord, le père du situationnisme, Raoul Vaneigem, son homologue belge, Herbert Marcuse vu brièvement lors d’une édition des Rencontres internationales de Genève, Umberto Ecco, Francesco Alberoni du Choc amoureux, Raymond Boudon, le chef de file de l’individualisme méthodologique en France, Serge Moscovici, Jean Starobinski, Michel Serres, Henri Lefèvre, et même, il y a bien longtemps, Jean-Paul Sartre. A chaque fois, il reconnait les éléments qui le rapprochent de ces penseurs ou de ces courants, ou, la plupart du temps, ce qui les sépare d’eux. Les épistémologues se réjouissent.
Un corpus théorique unique et original
En ces temps de « détresse théorique où prévaut un conformisme de plus en plus affligeant », comme il le dit sévèrement, son effort principal consiste à revisiter et à apporter de nouveaux éclairages sur des thèmes récurrents en sciences sociales comme le tribalisme, le nomadisme, l’imaginaire social, la vie quotidienne ou l’individualisme dans les sociétés post-modernes à travers une production particulièrement prolixe qui propose de nouvelles orientations à la recherche et à la pensée sociale en général. Ce faisant, au fil de livres tels que L’Ombre de Dionysos (1982), La Connaissance ordinaire, Précis de sociologie compréhensive (1985), Le Temps des tribus (1988), Au Creux des apparences, Pour une éthique de l’esthétique (1990), La Contemplation du monde (1993) ou Du nomadisme, vagabondages initiatiques (1997), il forge un corpus théorique unique et original qui s’est édifié contre vents et marée et qui, s’il n’est pas forcément toujours très cohérent, a au moins le mérite d’exister et d’offrir des alternatives aux sociologies dominantes.
Cet effort magistral qui s’étale sur une période de plus de 30 ans, a été marqué par de féroces controverses et des oppositions souvent virulentes avec les sociologies bien-pensantes, offrant de la sociologie universitaire l’image d’un vaste champ de batailles théoriques qui ne peut que désarçonner l’observateur externe et qui ne semble pas être sur le point de s’apaiser, au lieu du corps de connaissances, de savoirs et de méthodologies unifiées auxquels on s’attend, surtout depuis 1968 quand la sociologie apparaissait pour beaucoup comme une science prometteuse de ‘social engineering’ plutôt que la sociologie en lambeaux qu’elle est devenue.
Un pestiféré parfois et banni par les médias de la pensée dominante
Maffesoli a fait face à des oppositions et des boycotts nombreux et variés, étant considéré comme un pestiféré parfois et banni par les médias de la pensée dominante, y compris par exemple par un organe généralement connu pour sa pondération comme Le Monde.
Sa critique la plus fondamentale est son opposition radicale à la « quantophrénie » ou la fascination pour le chiffrage et la quantification. Cette lutte constante contre l’attitude pseudo-scientifique de la sociologie surtout en France l’oppose en particulier à Pierre Bourdieu et ses analyses néo-marxistes, profondément marquées par un dogmatisme certain et une attitude conquérante, voire impérialiste. Sa critique dépasse toutefois celle des méthodes, puisqu’il dénonce par exemple le concept d’habitus dont Bourdieu s’attribue la paternité, comme étant « une escroquerie », puisque Thomas d’Aquin en est à l’origine, nous le rappelle l’érudit Maffesoli. Il l’accuse par ailleurs aussi d’avoir plagié Jean Servier dans son livre sur l’Algerie publié à Genève dans les années 60.
Les critiques envers Maffesoli se manifestent tout au long de sa carrière, comme quand il fut nommé à l’institut universitaire de France. L’opposition à ses approches s’est manifestée en particulier lors de la soutenance de la thèse de la célèbre astrologue Elisabeth Teissier à la Sorbonne, où le corps universitaire quasi-unanime s’est déchainé contre le professeur provocateur, accusé – à tort – de vouloir faire entrer l’astrologie à l’université, alors même que la thèse concernait essentiellement les rapports des médias avec l’astrologie. A cette occasion, Maffesoli a été trainé dans la boue d’une manière invraisemblable par de braves intellectuels de l’Europe entière, alors même que tout s’est déroulé selon les standards académiques en vigueur. Dans ses conditions, peu de voix se sont élevées pour sa défense (il est vrai que la thèse dépassait les 1000 pages, ce qui fait que peu de gens ont lue !), même si la controverse a été mentionnée jusque dans la presse de boulevard de toute l’Europe…
Un workshop avec Grisélidis Réal
De la même manière, mais à une échelle bien moindre naturellement, notre provocateur s’est illustré à Genève en 1984, où certains l’ont accusé d’introduire un thème tabou à l’université, quand il a organisé un workshop avec Grisélidis Réal, la passionaria des prostituées de Genève, sur le thème « La prostitution comme forme de socialité ». Les bien-pensants de la Cité de Calvin en ont eu le souffle coupé.
Un épisode, certes minuscule, n’a pas été mentionné dans cette évocation de l’œuvre de Maffesoli pourtant très détaillée, c’est l’incident du canular de la revue Sociétés qu’il dirige, dans laquelle un article caricatural sur les « Autorités post-modernes » a été malencontreusement publié. Certes Maffesoli s’en est excusé, mais ses opposants ont mis en avant cet incident pour dénoncer le manque de consistance et la sottise de cette sociologie interprétative postmoderne à vocation académique.
Dans l’évocation de son parcours, il n’oublie pas de mentionner son épouse Hélène Strohl, juriste remarquable qui a occupé d’importantes fonctions dans la magistrature française et qui a soutenu son mari tout au long de sa carrière mouvementée, jouant un rôle très actif dans l’édification de son œuvre, allant même jusqu’à co-signer plusieurs textes importants avec son illustre mari.
Maffesoli est insaisissable du point de vue politique, ce qui est un péché impardonnable dans une société politisée comme celle de la France contemporaine, et singulièrement de son université. Gauchiste ou anarchiste pour les uns qui ne lui pardonnent pas ses liens avec le situationnisme, il est le plus souvent considéré comme représentant de la droite ou, plus souvent encore, de l’extrême droite. Il faut dire qu’il ne fait rien pour clarifier les choses, annonçant à tout va qu’il n’a jamais voté, notamment pas lors de l’arrivée de la gauche au pouvoir en France en 1981.
Un style qui agace certains
Son style aussi a certainement de quoi agacer certains, tant dans ses écrits où il fait recours à des citations latines at nauseam ou à des philosophes allemands comme notamment Heidegger, que dans son style vestimentaire raffiné, avec nœud papillon et lunettes fines, bien loin de ses origines sociales modestes tant revendiquées. Conscient d’avoir produit une véritable « œuvre », il y a aussi chez lui une autosatisfaction certaine et une absence de modestie caractéristique de bien des intellectuels. On l’accuse aussi de faire de la sociologie une « science des jeux de mots », un reproche qui sied bien plus à son compère Edgar Morin.
Il n’en demeure pas moins qu’une véritable œuvre existe bel et bien, flamboyante, originale et fascinante, voire provoquante. La question de savoir si elle sera poursuivie après sa disparition reste ouverte. De nombreux indices indiquent toutefois que ce sera bien le cas, avec les nombreux héritiers qu’il laisse, membres du Centre d’Etudes sur l’Actuel et le Quotidien de la Sorbonne qu’il a dirigé et qui a essaimé en France et à l’étranger, thésards ou autres maffesoliens et l’intérêt suscité par cette œuvre iconoclaste dans de nombreux pays du monde, jusqu’en Chine. On ajoutera les colloques annuels internationaux organisés à la Sorbonne qui ont suscité un vaste intérêt qui ne s’est jamais démenti au cours des ans.
Cela ne se fera d’ailleurs pas forcément en France, mais peut-être au Brésil ou ailleurs où les livres de Maffesoli ont été traduits et ont essaimé (y compris en Chine). A relever que ses ouvrages ont presque tous été traduits en plusieurs langues, comme l’espagnol, le portugais, l’italien ou l’allemand. Les quelque 150 thèses que Maffesoli a dirigées ou codirigées et surtout les thèmes particulièrement novateurs de leurs auteurs indiquent les orientations de la recherche contemporaine en science sociales et montrent qu’on a bien à faire à une véritable « école » issue du maffesolisme. Plusieurs ouvrages ont d’ailleurs été consacrés à l’œuvre de Maffesoli, qui est aussi été très actif dans le monde de l’édition, dirigeant plusieurs collections qui publient des essais de sociologie souvent novateurs aux Editions Meridiens et Klincksieck à Paris.
C’est pourquoi on peut penser que l’aventure intellectuelle de Maffesoli, perçue parfois comme une particularité exotique français et très marginalisée, n’en restera pas là, mais constituera bien un champ de recherches sociologiques et d’exploration de la vie sociale majeur à l’avenir. La persévérance, la curiosité, l’engagement et la créativité de Maffesoli seront ainsi récompensés.
1 Michel Maffesoli, Apologie, Editions du Cerf, Paris 2025
*L’auteur est licencié en Sociologie à l’Université de Lausanne en 1984 et détient le titre de Docteur ès Sciences politiques de l’Institut universitaire des Hautes études internationales (IUHEI) à Genève obtenu en 1989. Il a travaillé dans l’industrie du tabac pour le compte d’une entreprise suisse à Lausanne et à Ljubljana. Il a aussi été assistant à l’Institut de Sociologie de l’Université de Lausanne et à l’Institut universitaire d’études du Développement (IUED) à Genève. Il a été engagé à la Direction pour le Développement et la Coopération (DDC-DFAE) où il a occupé divers postes en Serbie, au Kosovo et en Suisse. Il a aussi rejoint l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE) en Albanie puis au Kosovo. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles sur des questions de relations internationales et de développement, concernant en particulier la région des Balkans. Son dernier livre porte sur les groupes armés en RDC et a été publié à Kinshasa, où il réside en alternance avec le Jura en Suisse.


