Remplacer l’argent par les échanges, c’est possible


Au départ il y a la critique de la monnaie. La vision d’une société sans argent est évoquée avec vigueur par les utopistes révolutionnaires qui, tels Proudhon, Owen, Fourier, Gesell, ont dénoncé la dérive d’une monnaie dénaturée, dépassant sa simple fonction comptable pour acquérir «une valeur en soi, source d’enrichissement, convoitée, thésaurisée, placée en vue d’un revenu sans lien direct avec le travail productif». Dans son ouvrage «La critique du Programme de Gotha», Marx envisageait «une société sans argent dans laquelle les produits s’échangeraient par le moyen de bons d’achat», rappelle la sociologue lausannoise Geneviève Corajoud.

«Ce qui est utopique n’est pas nécessairement impossible», écrivait Yourcenar, reprise en écho par ces dizaines de milliers de personnes dans le monde qui entretiennent aujourd’hui la flamme de l’idéal des théoriciens de la fin du XIXe siècle. Un peu comme les anciens chrétiens dans les catacombes, cette catégorie de la population évolue au sein de deux sociétés, en l’occurrence deux économies, l’une officielle, mue par les ressorts institutionnels que sont la monnaie et la bourse, l’autre alternative, utilisant sa propre unité de mesure (des grains de sel, des billes) pour régenter l’échange de produits et de services.

Huit antennes romandes

Cette quête d’un autre mode de vie se matérialise dans les Systèmes d’échanges locaux, les SEL, dont il existe huit antennes en Suisse romande. S’ils évoquent les communautés hippies et les chanteurs barbus portant chemise à fleurs, les SEL n’ont rien d’une expérience loufoque ou irréaliste. Aux Etats-Unis, pendant la Grande Dépression des années trente, en Grande-Bretagne, au moment de la coupe des plans sociaux décrétée par Mme Thatcher, ou en Argentine, plus récemment, ils ont permis à des milliers de personnes de s’en sortir.

«En France également, beaucoup de gens ont survécu aux dernières crises grâce au SEL», observe Zou Taboubi, animatrice du SEL de Lausanne. Les Systèmes d’échanges locaux pourraient-ils à nouveau jouer le rôle de Zorro à l’heure où la débâcle des «subprime» menace l’économie d’une crise systémique? Membre du SEL genevois, une centaine d’adhérents, Sybil Schaller se garde de pécher par excès d’euphorie. «Notre association n’est pas en tant que telle une réponse à la crise économique. Par contre elle offre une réponse à ceux qui défendent d’autres valeurs. D’ailleurs ça roule.»

Une efficacité que semble confirmer le site www.seldulac.ch du réseau genevois. Tri de papiers, cours pour dorure à la feuille, travaux de bricolage, expertise d’objets d’arts, création de sites web et autres conseils en marketing: la palette des prestations proposées en vue d’un échange n’a pas de limites.

Vivre autre chose

A Lausanne (70 adhérents, environ), Zou Taboubi compte sur une bourse d’objets négociés en billes, le 27 septembre prochain, pour relancer ses ouailles. «Le gros krach, on le sent tellement venir que toute une frange de la population essaie désormais de vivre autre chose.»

Un constat que partage Edith Samba, l’âme du SEL de la région du Val-de-Ruz. «Le SEL, estime cette pionnière des échanges locaux en Suisse, ne règle pas tous les problèmes de la terre, c’est vrai. On voit mal, par exemple, comment on pourrait obtenir de l’électricité avec nos «batz», notre monnaie virtuelle. Mais le SEL permet de recoudre les filets, il apporte une bulle d’oxygène.»

Quels risques, à ce stade, que l’Etat s’inquiète véritablement d’une économie parallèle susceptible de contrarier l’œil inquisiteur du fisc? En 1933, pendant la Grande Dépression, la Banque nationale autrichienne avait mis brutalement un terme à l’initiative du maire de la cité tyrolienne de Worgl. La création d’une monnaie locale avait permis pourtant de diminuer le nombre des chômeurs. En 1998, trois adhérents du SEL pyrénéen ont eu plus de chance. Le procès en appel a abouti à leur relaxe.
Berne pourrait-il s’offusquer à son tour d’un SEL à la mode helvétique? «Pour qu’une personne soit imposable au titre de la TVA, elle devrait exercer le SEL de manière professionnelle. En outre ses activités devraient générer une valeur de plus de 75 000 francs. Cette situation semble peu probable», déclare la porte-parole de l’Administration fédérale des finances, Delphine Jaccard.

Attendre le déclic

Fondateur, en 2005, du SEL de la Basse-Glâne et de la Broye vaudoise (une quinzaine de membres), Charly Jaquier ne veut pas se mettre en situation de favoriser le travail au noir. Il cite le cas d’une personne qui a voulu concurrencer un petit patron sur son propre terrain. L’association a dit non. Mais ce cas ne s’est pas répété. Ce qui permet à cet animateur en pastorale jeunesse domicilié à Promasens de placer sa priorité ailleurs, sur le recrutement de nouveaux membres, tout simplement. «Nous attendons toujours le déclic, l’étincelle. Les gens trouvent généralement l’idée bonne, mais ils hésitent à faire le pas. Les Suisses sont-ils encore trop bien lotis?»

Article paru dans “La Liberté” des 16-17 août 2008

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One Response to “Remplacer l’argent par les échanges, c’est possible”

  1. Artémis 18 août 2008 at 12:07 #

    Pour améliorer sa condition, un petit paysan ou commerçant n’hésite pas à se lancer dans un projet souvent illusoire, qui lui est proposé par plus gros que lui. Ce dernier lui fait croire qu’il retrouvera sa mise de départ à coup sûr et même plus, et lui avance la somme moyennant un gage. Dès lors, si celui qui prête l’argent a l’intention de s’enrichir sans scrupules, c’est le début d’un engrenage vers encore plus de désoeuvrement pour le débiteur. Non seulement il y perdra le peu qu’il avait avant (ce qu’il a mis en gage), mais encore sa liberté et peut-être même son âme! Scénario courant depuis que l’homme s’est sédentarisé.

    Heureusement, il y a encore des cinéastes engagés qui essayent d’éveiller la conscience pour ne pas se laisser prendre par le vendeur d’illusion. Je pense à plusieurs films que j’ai eu l’occasion de voir au dernier festival de Locarno et qui vont dans ce sens, mais le plus édifiant a été celui de Stelios Kouloglou “Apology of an economic hit man”, parce qu’il place cette logique au niveau supranational. Ce documentaire est basé sur les aveux d’un américain, dont la tâche, comme il le dit lui-même, “consistait à faire entrer avec beaucoup d’argent les gouvernements des pays du tiers-monde riches en ressources naturelles dans un réseau d’intérêts étasuniens, les entraînant du même coup dans une dépendance financière qui les rende économiquement et politiquement manoeuvrables par les Américains”.

    Je n’en dirait pas plus, le film est à ce point intéressant qu’il réussit aussi à communiquer l’espoir…

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