En 1929, la presse n’a rien vu venir non plus


Les médias ont été débordés par la crise, analyse l’économiste Alexandre Delaigue qui reproche aux journaux d’avoir abandonné les spécialistes en économie pour les remplacer par les analystes financiers des banques, des «vendeurs de produits». Le constat est juste, mais comment en est-on arrivé là?

Disons d’abord que la presse, comme la conjoncture, a ses hauts et ses bas. A l’aube du krach de 1929, le moins que l’on puisse dire est qu’elle ne brillait déjà pas par une clairvoyance à toute épreuve. Non seulement elle n’a pas prévu l’effondrement boursier mais encore elle a omis d’en faire ses gros titres.

Un exemple puisé dans l’auguste «Journal de Genève» au lendemain du jeudi noir: l’éditorial est consacré à la chute d’Aristide Briand et aux soubresauts de la IIIe République. Cet article côtoie une analyse de la situation en Belgique ainsi qu’une interview du nouveau roi de l’Afghanistan. Signé William Martin, le premier commentaire consacré à la grande dépression ne sera publié qu’en 1932!

Manifestement l’économie est considérée comme une discipline de deuxième zone, un statut qu’elle gardera pendant de nombreuses décennies. Longtemps, elle se résume à quelques tableaux en fin de journal. On s’intéresse au cours des changes et à la valeur de denrées de première nécessité telles que le sucre, le café et le savon blanc.

On critique non sans raison aujourd’hui l’irruption des professionnels de la finance dans les colonnes des journaux. On les accuse de ne pas être assez indépendants. Mais il est piquant, à nouveau, de se référer au passé. En 1884, le «Journal de Genève» croit jouer d’audace en confiant sa rubrique boursière à un banquier de la place, Edouard Lullin.

Il faudra attendre les années soixante pour que les journaux commencent à se doter d’une rubrique économique digne de ce nom. Est-ce l’effet du boom? Toujours est-il que les pages consacrées à la finance et à l’actualité des entreprises s’étoffent. Elles sont l’œuvre de rédacteurs professionnels formés au meilleur sérail du journalisme, rompus à l’exercice de la critique et de l’investigation. Dans certains titres, l’économie collectionne les collaborateurs, elle devient un Etat dans l’Etat.

Le triomphe de la mondialisation, qui voit l’économie se substituer au politique, va encore accentuer le phénomène mais cette fois au détriment de la qualité, paradoxalement. Une explication à cette dérive: la montée en force des «dircoms», les directeurs de la communication. Autrefois, il était si simple de s’adresser à un ponte de l’administration. Pour l’obtenir au bout du fil, il suffisait de composer son numéro.

Aujourd’hui, point de salut en dehors du porte-parole, chien de garde du message officiel. L’information se raréfie. Filtrée, sa qualité en pâtit. Dans le pire des cas, la manipulation peut mener à des pressions. Si le journaliste résiste, il s’expose à une fin de carrière abrupte.

Une autre contrainte qui nuit au travail du journaliste est l’intrusion croissante de la publicité et du marketing dans les critères d’élaboration des pages rédactionnelles. Cette tendance, qui épargne encore certains journaux, pousse le journaliste, s’il n’a pas le feu sacré et les épaules assez larges pour imposer ses choix aux séances de rédaction, à passer de l’autre côté de la barrière. Il finira «dircom» en doublant son salaire. Il contribuera à son tour au lavage de cerveau collectif, au formatage de lecteurs destinés à consommer du multimédia et des produits financiers.

La concentration de la presse et sa transformation en gratuits qui font la part belle à l’anecdote et au culte de la personnalité participent de cette évolution génératrice de bulles destinées à éclater, par la force des choses.

Article paru dans “La Liberté” du 4 novembre 2008

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