Voyage imaginaire en Albanie avec mon ami Denis Barrelet

PAR KUDRET ISAJ

Mon collègue Denis Barrelet, la triste nouvelle de ton départ sans retour à l’âge de 62 ans en juin 2007 m’a profondément bouleversé, de la même manière que si j’avais perdu un vieil ami. J’ai été pris soudain d’un sentiment de culpabilité, comme si je me trouvais entre Charybde et Scylla. J’ai eu la sensation d’avoir commis quelque péché envers ta plume magistrale. Ton article écrit et publié à la suite de ta visite en Albanie et que je gardais dans ma bibliothèque comme une rare monnaie illyrienne, me mettait mal à l’aise. Une fois arrivé en Suisse, il y a quelques années, lorsque j’habitais l’ancienne cité de Saint-Gall, j’ai voulu te voir. Puis, j’ai voulu t’écrire une lettre. J’ai songé plusieurs fois à te téléphoner ou à t’écrire un courriel. J’ignore pour quelle raison je n’ai pas pu faire ce rite humain si simple qui se répète bonnement depuis 3000 ans. Je ne sais pas quelle fatalité m’a empêché de t’écrire deux lignes de gratitude sans avoir à présenter préalablement ni lettres de créance ni mon CV.

M. Cotti préoccupé

Si je n’avais pas été pris au piège de toute cette tautologie, nous nous serions sans doute rencontrés. Et, crois-moi, mon ami Barrelet, si nous nous étions connus, nous serions devenus de très bons amis. Je t’aurais invité à passer des vacances en Albanie. On aurait découvert ensemble le littoral du Sud, et ensemble «on aurait jeté l’ancre» dans la ville de Saranda. Du balcon de la chambre de l’hôtel «Butrinti», devant une bouteille de vin blanc albanais, on aurait admiré les petites barques de pêcheurs sur la mer, on aurait suivi des yeux les lumières qui clignotent le soir, là-bas dans l’île de Corfou.

Un ami à moi, archéologue de son état, aurait fait volontiers le guide pour toi. Tu aurais ainsi ouvert de tes propres mains le portail de la ville de Butrinti, qui fut habitée par les kaons, une des tribus les plus importantes de l’Illyrie antique. Il t’aurait fait découvrir aussi la citadelle d’Ali Pacha de Tepelenë, cet allié de Napoléon. Je regrette infiniment de n’avoir pas pu t’offrir ce témoignage de reconnaissance. Le 14 mars 1996, une délégation suisse emmenée M. Flavio Cotti, le conseiller fédéral en charge des Affaires étrangères, a fait une visite officielle en République d’Albanie. Le lendemain, dans la «Tribune de Genève», tu écrivais, mon ami Barrelet, un article intitulé : «En se rendant à Tirana, M. Cotti a voulu accroître la pression sur Belgrade». En sa qualité de président de l’OSCE, Flavio Cotti se préoccupait de la situation au Kosovo, cette plaie ouverte dans les Balkans. Il insistait sur le fait qu’il n’y aurait pas de stabilisation dans la région sans une solution au Kosovo.

« C’est fou cette sympathie des Suisses pour l’Albanie »

Tu poursuivais : «C’est fou cette sympathie des Suisses, les Latins spécialement, pour l’Albanie. Récemment, notre ambassade à Tirana a ouvert le quarante et unième dossier de coopération. Et elle ne recense pas les projets purement privés…».

Mon cher collègue Barrelet, en ces jours de mars 1996, c’est une image positive de l’Albanie qui a été reproduite dans un média suisse et européen grâce à ton reportage dans un pays entièrement tourné vers l’Ouest. Un navire qui a pris le large au cours des années 90’, répondant aux aspirations d’un peuple. Un navire dont la coque a été sérieusement érodée par les tempêtes, au cours de la dernière décennie. En 1997, un an après ta visite en Albanie, mon ami Barrelet, mon pays a vécu les années funestes de la guerre civile. Aujourd’hui pourrais-tu seulement deviner à quel prix un Albanais peut se déplacer en Europe ? Je ne souhaiterais pas que tu prennes sa place, ne fût-ce qu’un seul instant, car il te faudrait attendre des journées entières pour obtenir un visa Schengen auprès des ambassades des pays occidentaux en Albanie.

L’enfer de Dante pour obtenir un visa

Ton pays, la Suisse vieux d’une histoire de 700 ans, t’a épargné la discrimination dont les Albanais sont l’objet depuis les années 90’. Si quelqu’un avant la chute du système totalitaire en Albanie avait dit aux Albanais qu’à l’époque de la démocratie et du chèque en blanc, ils seraient passés par l’enfer de Dante pour obtenir un visa, ils l’auraient pris sans doute pour un fou à lier ou pour un personnage sorti du «1984» d’Orwell. Le 10 janvier 2007, j’ai perdu subitement mon beau-père, le diplomate Kujtim Myzyri. Pour être proche de ma femme et partager la douleur avec elle, les amis et la famille, je suis parti pour Tirana.

Pendant ces jours, mon collègue Barrelet, derrière la porte blindée d’une ambassade occidentale, j’ai vu une longue file d’Albanais qui attendaient pour obtenir un visa Schengen. J’ai aperçu trois vieux amis que je n’avais pas revus depuis longtemps. Tous membres de l’Académie des Sciences de la République d’Albanie, ils ont dû rater une conférence scientifique internationale qui allait se dérouler dans un pays de l’Union européenne, car l’ambassade dudit pays à Tirana ne leur avait pas accordé le visa à temps.

Je me suis souvenu de Jan Palach

D’un côté, mon ami Barrelet, je suis content que tu ne sois pas avec moi pour voir de tes propres yeux l’offense, l’humiliation et la douleur qui pesaient sur leur têtes chenues. D’un autre côté, j’aurais préféré être nous deux plutôt, en tant que journalistes d’un pays européen, à subir cette humiliation. A ce moment, je ne sais pas pourquoi, je me suis souvenu de l’étudiant tchèque Jan Palach, de la Faculté des lettres de Prague. Le 16 janvier 1969, il s’est brûlé vif en signe de révolte contre l’occupation de la Tchécoslovaquie par l’armée russe. N’est-ce pas un acte d’émancipation intellectuelle, mon cher collègue, l’effort que tu as fait pour soutenir ce projet de la reconstruction du bateau à vapeur «Neuchâtel», bateau construit en même temps que le fameux Titanic. En tant que président de l’association «Trivapor» et journaliste célèbre, tu n’as pas manqué une seule occasion d’écrire dans les journaux et de débattre dans la presse en faveur de l’écologie et de la protection de l’environnement. Aujourd’hui tu n’es plus parmi nous, mais nous tous, amis et collègues, nous ne t’oublierons jamais. Ton esprit volera comme une mouette avec nous jusqu’au jour ou le bateau mythique «Neuchâtel» sillonnera à nouveau les eaux des trois lacs de Suisse. Ce jour là, Denis Barrelet, les eaux des lacs seront plus bleues grâce aux fleurs que tes amis jetteront en ton honneur et en ton souvenir.

Le buste de Skanderberg au bord du Léman

Mon collègue, avant de partir vers les bords de l’Illyrie antique que Shakespeare décrit dans son drame «La Douzième Nuit», peut-être as-tu jeté un coup d’oeil à l’oeuvre de Marin Barleti sur la vie et l’oeuvre de George Kastriot Scanderbeg. Peut-être as-tu rencontré à Genève l’intellectuel et érudit francophone albanais, âgé de 83 ans, le professeur Astrit Leka. Après avoir consulté des années durant les archives et les bibliothèques, le président de l’association Solidest a découvert des documents qui attestent l’existence des relations très anciennes entre les Albanais et les Suisses. Ces documents historiques constituent la pierre angulaire et le principal argument qui ont convaincu M. Guy-Olivier Second, l’ancien président du Gouvernement de Genève, à adopter la proposition du professeur Astrit Leka de mettre un buste de Scanderbeg au bord du lac Léman. En signe de réciprocité et de respect des symboles historiques, ce serait un honneur pour la nation et l’État albanais de mettre le buste de Guillaume Tell dans une avenue ou un boulevard de Tirana.

Mon ami Barrelet, je voudrais te remercier d’avoir transformé mon monologue en dialogue. Maintenant que j’ai pu exprimer tout ce que je n’avais pas pu te confier à Tirana ni à Genève en raison de ton départ précoce, je me sens soulagé. Le sentiment de culpabilité ne pèse plus sur moi. A Tirana, Barrelet, tu as dû être impressionné par ce sentiment de gratitude propre aux Albanais, une qualité qui ne peut pas être gardée dans les coffres-forts des banques suisses, ni clonée non plus, encore moins vendue aux enchères, car il y a des centaines d’années que les Albanais la conservent et la transmettent de génération en génération, oralement comme une légende. Et je suis flatté dans mon orgueil, mon ami, que toi, avec ta plume magistrale, tu aies pu gagner d’un coup les cœurs et la reconnaissance de mes compatriotes. Laisse-moi donc m’inspirer d’une phrase de l’article que tu as dédié si généreusement à mon pays : C’est fou cette sympathie des Albanais pour la Suisse.

Denis Barrelet (1945-2007), figure de la presse romande (ATS, «L’impartial», «24 heures»), a présidé l’Autorité indépendante d’examen des plaintes en matière de radio et télévision et enseigné le droit des communications aux Universités de Fribourg et de Neuchâtel. Il a publié de nombreux ouvrages sur le droit des médias. Article paru dans « EDITO » 01/2009, 38 – 39.

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