Mauro Dell’Ambrogio et l’apprentissage en Suisse – «Notre système rend les gens plus heureux»


Le Secrétaire d’Etat Mauro Dell’Ambrogio chapeautera la formation professionnelle. Il déclare vouloir tout entreprendre pour éviter une confrontation entre le monde professionnel et académique.

PROPOS RECUEILLIS PAR EDGAR BLOCH

Le 1er janvier prochain, le Secrétaire d’Etat à la formation, de la recherche et de l’innovation (SER) Mauro Dell’Ambrogio (photo Anaïs Bloch) conduira également le domaine très important de la formation professionnelle. Il sera en charge d’un budget annuel de 6,5 milliards de francs, soit 10% du ménage fédéral, où il exerce, de son propre aveu, un rôle de médiateur. «Ce n’est pas moi qui distribue de l’argent. Je me contente d’élaborer des propositions en direction du Conseil fédéral et du Parlement», glisse-t-il.

Vous allez quitter le Département fédéral de l’intérieur pour rejoindre Johann Schneider-Ammann qui dirigera désormais le Département fédéral de l’économie, de la formation et de la recherche. Comment vous préparez-vous à cette échéance?

Mauro Dell’Ambrogio: Les tâches de la Confédération en matière de recherche et de développement ne sont pas comparables à celle d’un Ministère de l’éducation comme en France, par exemple. Dans beaucoup de champs d’activités, nous n’avons aucune compétence, ce qui relativise notre influence. La formation professionnelle s’ajoute aux tâches que le SER exerce déjà. J’entreprendrai tout pour éviter de créer un fossé ou même une confrontation entre le monde professionnel et le secteur académique. Ces différences constituent une force.

En quel sens?

Notre système permet à chacun de choisir de se concentrer sur une formation pratique, proche de la réalité économique ou plutôt d’opter pour un apprentissage théorique, abstrait, orienté sur les connaissances scientifiques. C’est une particularité qui nous distingue des pays qui procèdent plus tardivement à ce choix pour les jeunes. En Suisse, celui-ci se produit entre 15 et 16 ans, une majorité des adolescents se dirigeant alors vers l’apprentissage. Une partie d’entre eux revient un peu plus tard à la formation classique et abstraite. Cette organisation me semble plus proche de la nature et des hommes. Je crois que cette manière de procéder rend les gens plus heureux. L’Europe vit avec l’illusion sociale de l’égalité des chances, alors que la formation professionnelle procure une grande opportunité d’ascension sociale.

Les milieux économiques, tels ceux du monde de la restauration, craignent avec votre arrivée une académisation du secteur. Comment les rassurer?

Que recouvre ce terme d’académisation? Dans certains secteurs, comme ceux des écoles enfantines ou des professions de soins, la réglementation reste certes en mains publiques. Mais dans bien d’autres domaines, tels ceux de l’hôtellerie ou de la gastronomie, je ne connais pas une loi qui fasse allusion à la formation que doit avoir le personnel. Personne n’a jamais pu légiférer sur quels critères quelqu’un devient, par exemple, maître d’hôtel ou responsable d’un restaurant. Il n’y a pas de quoi se focaliser là-dessus. L’académisation n’est pas le fait de l’Etat, mais provient de la société. Les familles dirigent aujourd’hui davantage leurs enfants vers la voie des études longues.

Quels sont les défis qui se posent à la formation professionnelle en Suisse?

Une étude récente indique qu’il existe une persistance à travers l’émigration, surtout de haute qualité, à considérer l’apprentissage et la formation professionnelle comme un échec social. La considération dont jouissait cette filière se perd. Cette tendance s’observe très fortement dans les cantons frontaliers comme chez moi au Tessin, à Genève et à Bâle-Ville. Le risque de voir la formation professionnelle perdre de son attrait d’ici 15 à 20 ans est donc bien là. C’est dommage car le système dual en Suisse permet à chacun de se frayer son chemin.

Est-ce que la Confédération entend accroître ses compétences au détriment des associations professionnelles très actives dans la promotion des métiers?

Je ne vois aucune raison d’aller dans cette direction. La Confédération est très fière de constater que la meilleure HES du monde est l’Ecole hôtelière de Lausanne qui est en mains privées. Elle demande un écolage modeste aux Suisses et des contributions très élevées aux étrangers qui participent ainsi au rehaussement de son prestige. D’ici 20 ans, les Ecoles polytechniques fédérales adopteront peut-être ce modèle…

La formation duale professionnelle est reconnue de valeur en Suisse, tout en étant compatible avec les exigences les plus élevées sur le plan international. N’est-ce pas contradictoire?

C’est en effet ambigu. Il n’est pas question de sacrifier notre «output» de qualité avec les exigences formelles, comme le système de Bologne. Quand je vois le nombre de délégations internationales qui nous rendent visite chaque semaine et nous envient ce modèle je ne pense pas qu’il y ait un risque à ce sujet. Le rêve consisterait à adapter les standards internationaux aux particularismes helvétiques!

D’un côté les milieux professionnels se plaignent souvent des difficultés de recrutement des jeunes professionnels disposant de connaissances de base insuffisantes et de l’autre ces mêmes milieux s’inquiètent de l’académisation des métiers. Que veut-on au juste?

Il y a effectivement un paradoxe. On ne peut pas exiger d’un jeune apprenti un standard de compétences d’une personne qui se dédie à une formation intellectuelle. Chacun est différent et souffre de lacunes, mais il faut essayer de travailler ses points forts. Un bon cuisinier ne sera pas jugé inapte s’il ne maîtrise pas toutes les données en mathématiques. Ce qui importe, c’est qu’il ait l’endurance et l’aptitude pour faire son travail. L’importance à devoir être bon partout est relative.  

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