Culture, un financement problématique


Démocratisation de la culture ou démocratie culturelle, l’opposition idéologique entre ces deux approches de la question n’est pas près de s’éteindre. Elle est toutefois stimulante.

PAR JEAN-CLAUDE CREVOISIER

Schématiquement, les uns privilégieraient la création artistique sous toutes ses formes ainsi que l’animation culturelle et populaire, tandis que d’autres mettraient l’accent sur la conservation d’infrastructures architecturales emblématiques et sur la diffusion d’un patrimoine artistique, littéraire autant qu’historique constitué notamment par des œuvres reconnues par les experts comme dignes d’intérêt. Tous s’affrontent pour obtenir leur part des budgets culturels

Car, comme en toute chose, tout se joue sur les choix financiers. Or les dotations budgétaires, surtout publiques, pour la culture sont rarement prioritaires. Et la manne attribuée à ce domaine doit couvrir d’abord les charges induites par des choix antérieurs. Il s’agit en particulier de payer les intérêts et l’amortissement des dépenses engagées pour les «temples culturels» que sont les musées, les salles de théâtre et de musique. Il faut ensuite en assurer le fonctionnement notamment technique, puis honorer encore les contrats à long terme conclus, le plus souvent pour des questions de prestige et à des fins de marketing urbain, avec des orchestres, des troupes de théâtre et d’opéra qui sont hébergés dans ces bâtiments.

C’est dire que le solde est souvent mince pour la culture nouvelle, parfois mise en question parce qu’occasionnellement sinon systématiquement dérangeante. Une culture qui repose pour l’essentiel sur des «intermittents» (une belle trouvaille sémantique) du spectacle et des Beaux-arts ainsi que sur une «armée» de bénévoles.

Dès lors, avant d’envisager un lourd investissement dans une infrastructure culturelle, on doit se demander si les charges subséquentes futures vont être supportables, si le budget à prévoir englobe bien les frais d’exploitation de l’ouvrage ainsi que les dépenses d’animation; des dépenses indispensables si l’on veut faire vivre et rayonner la nouvelle institution. Autre interrogation incontournable, le budget public attribué à la culture sera-t-il augmenté en conséquence? Sinon ce sont les autres activités culturelles, en particulier associatives parfois chichement dotées aujourd’hui, qui devront se serrer un peu plus la ceinture.

Comment résoudre ce qui apparaît comme la quadrature du cercle? Un partenariat public-privé? Constatons que chez nous, contrairement à ce qui se passe par exemple aux États-Unis, il n’y a quasiment aucune incitation sérieuse au mécénat privé en faveur d’activités d’intérêt public comme par exemple le soutien à la culture.

Ayons par ailleurs conscience du fait que, comme partout, «qui paye commande». S’agissant du financement d’une infrastructure, cela ne pose en général pas de problèmes insurmontables. Mais la création et l’animation socio-culturelle pourraient y perdre leur autonomie. Leur pérennité pourrait être éventuellement menacée si elles devaient déplaire aux bailleurs de fonds.

Il faut dès lors envisager une stratégie où chacun y trouverait son compte. On pourrait imaginer qu’il appartiendrait aux privés, encouragés par des mesures fiscales significatives, de financer surtout les infrastructures lourdes que constituent les bâtiments culturels. En compensation, leur nom pourrait être, pour la postérité, attaché à l’objet (à l’instar du musée Guggenheim à New York).

Les pouvoirs publics, en principe plus libéraux en la matière parce que soumis à un contrôle démocratique, pourraient alors consacrer une part importante de leur budget culturel à la culture en action. Une culture vivante, forcément tâtonnante, discutable aussi, décoiffante même, quelquefois contestataire mais ô combien nécessaire non seulement pour distraire (du pain et des jeux!), mais surtout pour éclairer et préparer l’avenir.

Article paru dans «Courant d’Idées»

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2 Responses to “Culture, un financement problématique”

  1. Barbara Fournier 26 novembre 2012 at 21:13 #

    D’accord dans les grandes lignes avec cet article même le “modèle américain” requiert quelques nuances.
    Dans un intéressant article paru dans le journal allemand Kunstzeitung, en septembre 2012, sous le titre “Folie des grandeurs ou comment des projets de construction disproportionnés ont conduit les musées américains au bord de la ruine”, il est fait mention d’un imposant rapport rédigé par plusieurs chercheurs américains du Centre de politique culturelle de l’Université de Chicago. Les résultats de leur travail font apparaître une triste réalité à laquelle on ferait sans doute bien de réfléchir dans nos contrées…
    Au début des années 90. explique l’une des chercheures, Joanna Woronkowicz, dans l’euphorie du boum économique, les petites villes américaines rêvent de faire comme les grandes, Los Angeles, Chicago, New York… et se lancent dans d’ambitieux projets pour construire de nouveaux musées. On fait alors appel à des architectes de renommée mondiale, on lève des fonds de dizaines ou de centaines de millions de dollars. Dans l’enthousiasme général, on oublie un peu que les immenses machines que l’on construit auront aussi un coût de fonctionnement directement proportionnel à la hauteur des ambitions…
    Joanna Woronkowicz souligne: ” Beaucoup d’institutions ont fait le pari que la construction d’un nouveau musée, d’un grand musée, ferait forcément accourir le public. On s’est imaginé que l’affluence des revenus et des visiteurs seraient la résultante directe des grandes constructions nouvelles. Et cette même analyse, nous l’avons constaté, a été reproduite partout”.

    La réalité, elle, est moins emballante… Les musées se construisent, mais la crise arrive et les visiteurs, tant attendus, eux, n’arrivent pas! Devant une accumulation des coûts, les musées battants neufs se voient dans l’obligation de couper dans leur programme, dans leurs acquisitions, dans leur personnel… Devant ce constat, Joana Woronkowicz qui précise qu’elle est, à l’instar des co-auteurs de l’étude, une amie de l’art et de la culture, s’interroge:
    “Au lieu de tant investir aujourd’hui dans la pierre et le mortier, ne ferait-on pas mieux d’utiliser l’argent plus sagement, en l’orientant vers les contenus, vers les programmes? Les conclusions de notre enquête nous amènent à repenser la signification même que nous donnons à la santé du domaine culturel. Est-ce une affaire de quantité ou de qualité? Nous voyons aujourd’hui une explosion en termes de nombre d’institutions culturelles, d’équipements, mais est-ce vraiment le signe que la culture se porte bien? Je ne le pense pas.”*
    Peut-être cela vous rappellera-t-il le “Kulturinfarkt”, l”Infarctus culturel” d’un certain Pius Knüsel, qui était encore, il y a quelques mois, président de Pro Helvetia…
    *Les propos de Joanna Woronkowicz sont tirés du magazine “The Altantic Cities” dans lequel on trouve aussi un lien sur l’étude conduite par les chercheurs de l’Université de Chicago:
    http://www.theatlanticcities.com/arts-and-lifestyle/2012/07/we-built-way-too-many-cultural-institutions-during-good-years/2456/

  2. Christian Campiche
    Christian Campiche 27 novembre 2012 at 16:02 #

    La peinture a déjà été récupérée par la finance, il ne reste plus aux musées qu’à devenir un enjeu immobilier. La boucle bouclée, on pourra revenir enfin à l’art des cavernes.

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