Lettre de Lima à un ami lecteur – Turquie, des centaines de morts sacrifiés sur l’autel de quel plan?


Théâtre! Attends, je t’explique. Tu vois, je me suis posé la question qui est sans doute aussi la tienne. Et celle de bien d’autres: à qui profite le crime?

PAR PIERRE ROTTET

Je veux parler de la tentative de putsch militaire, opérée dans la nuit du 14 au 15 juillet 2016 par une petite partie des militaires, d’un quarteron de gradés, dans ce pays qu’est la Turquie. Sur laquelle Erdogan-le-tout-puissant règne sans partage ou presque… En se moquant ouvertement des accusations portées contre lui à propos de ses dérives autoritaires. Pourtant bien réelles. Avec lesquelles font et composent toutefois et notamment Etats-Unis, pays européens et UE…

J’en ai entendu des théories sur les raisons de cette nuit de putsch qui a accouché d’un lendemain qui chante pour le président Erdogan. Des spécialistes, des experts… aux vérités infuses y sont tous allés de leurs petits couplets, de leurs petites certitudes. Le tout sans rire ou presque, si on ne tient pas compte du bilan: plus de 270 morts. Sacrifiés sur l’autel de quel plan? J’en ai «connu» des coups d’Etat, des tentatives de coups d’Etat. Mais pas véritablement comme celui supposément fomenté en Turquie, l’autre nuit, qui a avorté avant même d’avoir été vraiment conçu. Un comble! Pour tout dire, histoire de suivre mon raisonnement, je lui attribue le pompon de l’amateurisme, à ce «coup d’Etat».

Et je ne suis pas le seul. De deux choses l’une. Ou Erdogan en personne, aidé des stratèges ténébreux de l’AKP, sont eux-mêmes derrière ce mauvais scénario, à coup de manipulations et de machiavélisme pour faire tomber dans un piège quelques militaires suffisamment remontés contre le régime. Ou Erdogan, encore une fois, était au courant de cette tentative. Sans rien faire pour la stopper, puisqu’il en connaissait l’issue.

J’ai lu avec attention ce qu’a écrit «Mediapart» à ce sujet, qui abonde dans le sens du tout bénéfice pour le cynique Erdogan. Je te cite quelques point clés de ses observations, qui ont le mérite, tout d’abord d’être claires, ensuite de rejoindre ce que moi-même j’ai également observé. Une observation du reste à la portée de tout un chacun… Mais le manque de curiosité…

«Le coup d’Etat a été très court – factuellement moins de 6 heures; pendant ce temps, aucun responsable politique du régime d’Erdogan ni aucun chef de la police n’a été arrêté par les putschistes. Seul a été interpellé le commandant en chef de l’armée; les chars n’étaient pas appuyés par une infanterie digne de ce nom et de facto ne représentaient presque aucune menace en ville; la «population» est descendue dans la rue «spontanément» en pleine nuit pour défendre le régime; depuis trois jours, les ambassades de France, des Etats-Unis, du Royaume-Uni sont fermées ou au ralenti. Sans que cela ait été justifié».

Et le site de commenter, non sans ironie: pour un coup d’Etat, en particulier de la très sérieuse armée turque… c’est pour le moins un coup d’Etat mal préparé et frappé du sceau de l’amateurisme.

Or, à qui profite cet happy-end sinon à ceux qui l’ont imaginé. A savoir: le régime qui voit son pouvoir renforcé et devenir absolu par une purge dans l’armée grâce à l’élimination de l’aile kémaliste (Ataturk), loin de lui être acquise. Quant à l’opposition, elle subit une mise au pas pour ne pas dire une répression accrue. Le putsch manqué ouvre la porte, plus grandement encore, au muselage des minorités ethniques et religieuses dans le pays; il porte un dernier coup à la laïcisation qui battait de l’aile depuis quelques années déjà sous l’ère Erdogan. Enfin, le régime entend tirer les marrons du feu des divisions et de la cacophonie régnant dans l’UE, une situation pour le moins politiquement tendue…

Et puis il y a cette scène surréaliste dans le grand théâtre turc: la vidéo dans laquelle apparaît Erdogan appelant ses partisans à descendre dans la rue, à se diriger vers l’aéroport. Que ces derniers entendent, avec une coordination et une simultanéité pour le moins surprenantes. Et surtout une docilité… que sans doute permet le fanatisme. Alors que dans le même temps, le noyau de putschistes décrétait le couvre-feu et la loi martiale, allègrement moqué par la foule des partisans du régime. Ceux-ci non seulement bravaient les interdits à Istanbul et Ankara mais tournaient en dérision, en bourrique, une armée de putschistes qui n’y croyait déjà plus.

Or un putsch, cher ami, un bon vieux putsch, même compte tenu de ma profonde aversion pour les militaires, n’aurait jamais fait dans un tel amateurisme, ne se serait jamais commis ainsi dans une telle galère, dans un acte aussi mal préparé, s’il s’était agit d’un «coup de force», un vrai, organisé par le haut commandement de l’état-major de l’armée. Je te l’affirme, enfin… je crois que dans un vrai coup d’Etat, les militaires agissent sans scrupule aucun, ne reculent devant aucun moyen pour arriver à leurs fins. CQFD.

D’où ma conviction, que partage du reste le site «Mediapart»: «Il s’agit d’un faux coup d’Etat orchestré par Erdogan, l’AKP et les durs du régime; cela lui permettra de relancer son projet de modification constitutionnelle tel qu’il le rêve depuis longtemps…» Sur lequel il a pour l’heure échoué…

J’en arrive à la seconde hypothèse: Erdogan savait mais il a laissé faire, ne l’a pas stoppé pour mieux réprimer des putschistes complètement sous contrôle. Un coup d’Etat ourdi, mais d’où? Plusieurs cadres turcs, rapportent les agences de presse, dont un ministre, ont laissé entendre que les États-Unis auraient trempé dans ce coup d’Etat avorté et qu’ils étaient secrètement favorables aux militaires rebelles. Erdogan impute d’ailleurs cette tentative à l’opposant Fethullah Gülen, un imam réfugié aux Etats-Unis, ancien allié du régime d’Ankara devenu ennemi à abattre.

Même si Kerry nie avec colère, il ne serait nullement étonnant qu’une fois de plus, Washington veuille changer la donne dans l’un ou l’autre domino de l’échiquier mondial. L’Amérique n’est de loin pas à son coup d’essai. Ni à un mensonge près. Une liste exhaustive condamnerait mon papier à être bien trop long.

Au lendemain de ce grand théâtre turc, on est sûr d’une chose. Les arrestations ont été massives: près de 3000 militaires, y compris les «stratèges» du «coup d’Etat». Les révocations aussi, avec – déjà! – plus de 2700 magistrats. Le grand ménage a commencé, les purges concernent plus de 6000 gardes à vue. Il faut prévoir  des jours difficiles pour les opposants au régime, et notamment les partisans de Fehullah Gülen et de son mouvement Hizmet en Turquie.

Reste que pour l’heure, bien malheureusement tu en conviendras, le vainqueur de cette mascarade a un nom: Erdogan, accueilli samedi sous les vivats des partisans du Parti de la justice et du développement. A moi la peur pour ce qu’il reste d’un semblant de laïcité dans ce pays qui ne reculera devant rien dans sa répression, y compris pour rétablir la peine de mort.

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5 Responses to “Lettre de Lima à un ami lecteur – Turquie, des centaines de morts sacrifiés sur l’autel de quel plan?”

  1. Yasmine Motarjemi 18 juillet 2016 at 07:28 #

    Merci pour cet article . Excellent. Ce qui s’est passé en Turquie est probablement inspiré du coup d état orchestré en Iran par le CIA à l époque de Mossadegh. C’est l’histoire qui se répéte.

  2. Yasmine Motarjemi 18 juillet 2016 at 09:13 #

    Bien que je n’aie pas l’explication, la situation du monde et les événements ces dernières années, de l’attaque d’un pauvre type de sa grotte en Afghanistan contre la plus grande puissance militaire du monde aux mensonges du Président des Etats-Unis à la planète entière mettant ainsi le feu à la poudrière du monde, l’ amateurisme dans la gestion de la sécurité nationale en France, l’apparente incompétence de l’armée d’un membre de NATO me laissent perplexe. Comme si nous n’étions que des pions dans un jeu de fiction. Comme si nos dieux jouaient au jeu video «La Conquête du Monde». Ceux qui liront l’histoire de notre époque ont de quoi s’amuser de nos imbécilités.

  3. Rowland 18 juillet 2016 at 13:45 #

    Le lendemain de la tentative ratée de ce coup d’Etat… J’ai dit que cela me faisait penser à l’incendie du Reichstag par les nazis histoire de lancer une purge… Staline faisait la même chose lorsqu’il trouvait qu’il avait trop d’ennemis… J’ai même émis l’hypothèse — on le verra dans quelques années sans doute — que herr Dogan (Dogan über alles..!) pourraient être indirectement l’instigateur de cet acte manqué et j’ai déjà posé la question : à qui profite le crime… Je suis bien content de ne pas avoir été le seul à oser une chose pareille… En attendant la purge continue… Et les magistrats qui voulaient mettre les bâtons dans les roues du sultan d’Ankara qui vient de trouver une toute nouvelle et magnifique légitimité internationale, les magistrats dis-je sont en train de payer eux aussi le prix fort… Mais tout ça n’est rien, on se souvient que Reagan pour mettre fin à la grève des aiguilleurs aériens en avait viré du jour au lendemain 16’000… Et l’Amérique est une démocratie… Amère hic et nunc mais tout de même…

  4. Bayav Nilgün 20 juillet 2016 at 17:16 #

    Je suis entièrement d’accord avec la totalité du contenu car moi-même ai vécu etant jrune les coups d’état de 1970 et 1980 en Turquie. J’ai juste une idée peut-être folle mais je pense que Erdogan et Fetullah Gülen ne peuvent être que des amis. Je pense que les deux travaillent ensemble sous l’ordre des Etats-unis. Je peux me tromper…

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