Le livre qui avait prévu le soulèvement des Gilets jaunes dans la France périphérique


Depuis deux mois, les « gilets jaunes » protestent dans les rues de France. Leurs revendications ne sont pas encore claires. Mais le livre d’un géographe avait déjà tout prévu en 2014. Pour Christophe Guilluy, le soulèvement actuel est d’abord celui de « la France périphérique ».

Christophe Guilluy classe l’ensemble des communes du pays en fonction de leur stabilité ou précarité économique, sociale et culturelle. Il applique huit critères statistiques : le pourcentage des ouvriers, des employés, des travailleurs à temps partiel, des travailleurs précaires (working poors), des chômeurs, des petits propriétaires surendettés, des personnes dont le revenu est inférieur à € 18’700.- par an et l’évolution du rapport entre ouvriers et employés au cours des années 1999 à 2010. L’analyse de Guilluy révèle que la France – laquelle était soudée durant « Les Trente Glorieuses » qui ont suivi la deuxième guerre mondiale par une classe moyenne comprenant la classe populaire – est aujourd’hui déchirée en deux par un profond fossé.

– D’un côté, une France métropolitaine composée de 40% de la population des quinze plus importantes agglomérations du pays bénéficiant des retombées de la libre circulation des biens, du capital et des personnes dans une économie dynamisée par la globalisation. Guilluy parle de ces métropoles comme de nouvelles formes de citadelles médiévales.

– De l’autre côté, le reste du pays. Guilluy l’appelle « La France Périphérique ». Y vivent soixante pourcent des Françaises et Français, largement exclus des emplois bien rémunérés et des formations de haute qualité offerts dans le monde métropolitain globalisé. Ces personnes ne peuvent pas se payer la mobilité nécessaire pour déplacer leur lieu de vie ou penduler vers ces centres du progrès global, ni en assumer les coûts d’habitation dans  les métropoles. L’analyse de Guilluy met en lumière les nouvelles réalités des habitants de cette France périphérique, lesquels vivent en dessous du revenu moyen national, pour une part dans une pauvreté extrême mais pour tous dans une situation constante de fragilité sociale : des ouvriers, des petits fonctionnaires et des employés, des petits agriculteurs, des petits commerçants, des jeunes travailleurs, des chômeurs et des rentiers dont les pensions ne couvrent pas les coûts de la vie. Des personnes aux parcours de vie très différents mais qui se trouvent toutes dans la même précarité, vivant souvent dans des régions dévastées par la désindustrialisation, laquelle engendre depuis des dizaines d’années un chômage de masse. Oubliés de la politique, sans perspective ni espoir.

Selon Guilluy, la France périphérique n’est pas une région homogène, mais un patchwork d’agglomérations régionales, un tissu composé de villes petites à moyennes, de villages en zones rurales et de certains quartiers dans les métropoles. Guilluy explique que sa France périphérique compte une majorité de 60% des Français, ce qui est largement supérieur à la France rurale définie par l’Institut national de la statistique et des études économiques (INSEE) laquelle ne compte que 20% de la population. L’INSEE distingue les régions selon leur style de vie urbain ou rural. Guilluy démontre que ces critères sont dépassés. Ils ne reflètent plus la disparité des conditions de vie que l’on observe entre les métropoles et le reste du pays. Sa nouvelle conception géographique explique pourquoi une grande partie des gilets jaunes ne viennent pas des villages ruraux mais des villes qui ne sont pas intégrées dans les métropoles.

Guilluy affirme qu’il n’y a pas de doute sur le fait que la globalisation a engendré des effets positifs. Les vitrines d’un pays heureux et métropolisé nous montrent les hauts profits et revenus des secteurs de l’économie concentrés au sein des métropoles : recherche, développement et autres prestations intellectuelles, directions d’entreprises, services financiers, logistique, transport, formation, culture et divertissements. Selon lui, il est évident que les apports de l’économie globalisée ont élevé, à l’intérieur de ces citadelles métropolitaines, les conditions de vie de nombreux habitants, y compris celles de milliers de migrants provenant de pays magrébins et africains, vivants dans les banlieues des métropoles, lesquels, grâce à la proximité des centres de ces métropoles, trouvent des emplois dans la restauration, les nettoyages et dans les maisons des biens-lotis. De ce point de vue, il est inutile de débattre du sens ou du non-sens de la globalisation.

Selon Guilluy, ce bilan positif de la globalisation ne concerne que la population des plus grandes agglomérations. Son analyse montre qu’avec l’augmentation de la puissance des métropoles et, dans le reste de la France, une délocalisation de l’industrie vers des pays aux salaires plus bas, les différences régionales entre les conditions de vie ont énormément augmenté. La tradition républicaine de l’Egalité est de plus en plus vidée de sa substance. La crise économique de 2008 a selon lui encore creusé ce fossé. L’économie métropolitaine intégrée dans le tissu globalisé s’est montrée plus résistante à la crise. La situation de la France périphérique, laquelle dépend de paiements compensatoires et sociaux réduits par les plans d’austérités, s’est aggravée. 

Guilluy, en 2014 déjà, a décrit cette polarisation comme moteur pour des changements politiques profonds. Durant des années, les gouvernements de droite et de gauche ont systématiquement légitimé l’extension du libre-échange et de la dérégulation par la thèse selon laquelle la globalisation allait profiter, lentement mais surement, à toute la population. Cette thèse, dit Guilluy, a été réfutée par la réalité. Des sondages montrent que la France périphérique a perdu sa confiance envers le système de la concurrence opposant un bloc de gauche et un bloc de droite. Ni les présidents de droite Jacques Chirac et Nicolas Sarkozy, ni le socialiste François Hollande, n’ont pris des mesures effectives pour améliorer la condition de la France périphérique. « Si la colère des classes populaires n’a pas encore de débouché politique concret, ce n’est qu’une question de temps ».

Guilluy l’a clairement vu : Emmanuel Macron est élu président en sauveur de la nation sur les ruines de la crédibilité des partis traditionnels et sur la peur de la montée en pouvoir du Front national de Marine Le Pen. Rapidement après l’élection, les craintes de la France périphérique se réalisent. L’annulation de l’impôt sur la fortune au profit des plus riches et l’instauration d’un impôt supplémentaire sur les carburants touchent avant tout les habitants de la France périphérique dans laquelle aucun réseau de transport public n’est proposé en alternative à la voiture. Guilluy avait prévu le soulèvement des « Gilets Jaunes » dans la France périphérique. Le fait que les « Gilets Jaunes » trouvent toujours un large soutien dans les sondages après deux mois et demi de lutte, après de nombreuses dépradations, après des beaux discours et menaces de répression de la part du Président, montre que Guilluy pourrait avoir raison lorsqu’il voit émerger de  la polarisation économique et sociale, ignorée de la politique, une contre-société engendrant un sérieux danger pour la cohésion nationale.

Richard Aschinger

Christophe Guilluy, La France Périphérique, Flammarion 2014

Au commencement, il y avait Margaret Thatcher…

Dans son nouveau livre « No Society » Christophe Guilluy poursuit ses recherches sur la polarisation économique, sociale et culturelle entre métropoles et périphéries pour aboutir à Margaret Thatcher. Dans une interview de 1998, elle répondait à une question concernant les conséquences sociétales de sa politique néolibérale en disant : « There is no such thing as society » (Une société, ça n’existe pas). Au cours des années suivantes, dit Guilluy, non seulement des gouvernements de droite, mais aussi de gauche, ont déclenché une vague de privatisations et de dérégulations. Des dépenses d’Etat, en particulier dans le secteur de la protection sociale et des services publics ont été coupés. L’intérêt public a été stigmatisé. La classe moyenne, intégrée au progrès économique, pilier central des majorités politiques depuis la seconde guerre mondiale, a été progressivement détruite. De ce fait, les gens à revenus modérés, les classes populaires qui formaient le socle de la classe moyenne, ont perdu leur statut culturel et politique au sein de la société. La dissolution de la classe moyenne , dit Guilluy est portée par une coalition d’intérêts rémunérée par les bienfaits de la globalisation et métropolisation. Elle consiste en l’élite économique, la vieille bourgeoisie et une nouvelle classe sociale née dans les métropoles, les « Bourgeois bohèmes » (Bobos).  La majorité des classes populaires ne prend pas position, ni pour, ni contre la mondialisation ou l’Europe. «Elle demande simplement à être considérée et protégée».

En dehors des grandes métropoles, la politique néolibérale, métropolitaine et globalisée a ouvert le champ aux mouvements populistes. Guilluy désigne entre autres la France, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, l’Italie, la Hongrie, l’Autriche, la Scandinavie et l’Allemagne où des partis populistes font la chasse aux partis traditionnnels.  En ces temps de populisme, Guilluy voit Donald Trump et Emmanuel Macron comme les deux faces de la même pièce de monnaie de l‘idéologie du marché global . Le bouleversement le plus fondamental dans le processus de la globalisation, à savoir la concurrence instaurée entre les Etats et groupes d’Etats par le système du marché global, lequel transmet toujours plus de pouvoir  politique public et démocratique vers les entreprises privées globalisées, demeure dans l’ombre. R.A.

Christophe Guilluy ; No Society, La fin de la classe moyenne occidentale ; Flammarion 2018


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