J’aurais préféré Baudelaire heureux – La pierre



Tu es mon évangile.

Je ne t’abandonne pas. Je reviens quelques mois plus tard, accompagnée d’un agent immobilier. Ne l’achète pas, s’il-te-plaît, ne l’achète pas, viens, viens voir cette maison, un peu plus loin, elle est récente, c’est une chance pour toi qu’elle se libère.

Elle ne me parle pas, c’est toi mon lieu sacré, c’est toi que je veux rencontrer. Mais les ouvertures sont murées. Ne t’entête pas, c’est une ruine. Appelle les propriétaires, un maçon, je paierai pour remettre en état, je veux entrer, tu comprends, je veux entrer, je dois entrer.

Je souffre quand la masse s’abat sur toi, mais enfin je te rencontre. J’en perds les mots. Il n’y a pas de mots. J’entre et dans la seconde je sais que c’est toi, c’est vraiment toi. 

Les plafonds sont hauts, on respire. Tu as une histoire, tu me racontes les années folles, les années trente, et puis la guerre civile, aussi.

Tu es cloisonnée, dispersée, compartimentée, divisée, et je te ferai une. Dans certaines pièces, un très beau sol noir et blanc en carreaux de ciment, peints à la main. Et puis un petit patio intérieur, enlaidi par des cabinets d’un autre âge, les vasques sont brisées mais il y a çà et là quelques beaux objets de céramique. Je gravis les escaliers jusqu’au premier étage, où m’accueille une belle terrasse ombragée. Les yeux fermés, j’imagine déjà une vaste et claire chambre à coucher qui permettrait au regard de s’évader par-delà les pins. 

Je te veux. Je n’entends plus personne, ni l’agent qui s’évertue à me dissuader, ni mon mari et mes filles. Ils parlent, ils me parlent, et moi qui communie avec toi. Tu seras ma folie.

Je te veux, je me rassemble enfin. Je te veux parce que tu es le centre, parce qu’elle t’a vue, mon arrière-grand-mère aux cheveux blancs. Parce qu’elle t’a adressé un sourire, ma grand-mère si solaire. Parce qu’il a piétiné le sol voisin, mon grand-père de pierre.

Tu es mon origine, je suis ta promesse, et les vagues se bousculent à quelques mètres de là.

Béatrice Riand

Extrait de  » J’aurais préféré Baudelaire heureux « , par Béatrice Riand, Editions Baudelaire, 2018

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