En 2002, l’insécurité était déjà en tête des préoccupations des électeurs français!



PAR YANN LE HOUELLEUR, A PARIS

D’après un article rédigé dans « Franc-Parler » en février 2002 par le journaliste Marc Gallichan, résident depuis longtemps à São Paulo au Brésil.

Sans doute les rédacteurs en chef et les journalistes éprouvent-ils un certain vertige (à moins que je ne sois le seul dans ce cas !) lorsqu’ils consultent les archives de leur propre journal pour étayer les arguments figurant dans un article en cours d’élaboration. Préparant un « papier » au sujet de l’élection présidentielle française en gestation à paraître dans le journal numérique dont je m’occupe, « Franc-Parler », édité dans la banlieue parisienne, j’ai ressenti une sorte de choc. Il y a tout juste vingt ans, ce titre de presse, alors diffusé à partir du Brésil, avait publié, sous la plume de Marc Gallichan, un article intitulé « l’enthousiasme, grand perdant des élections françaises ». En vérité, ce confrère d’origine québécoise avait interviewé un politologue renommé, Roland Cayrol au sujet de la présidentielle amenée à se dérouler le 21 avril (1er tour) puis le 5 mai 2002 (second tour).

D’emblée, un commentaire émanant du politologue Cayrol m’a frappé : « Pendant les vingt dernières années, toutes les élections ont été axées sur le chômage qui était en tête de liste des préoccupations des Français. A chaque échéance électorale, que ce soit la présidentielle ou les législatives, le sortant a été battu parce que les électeurs estimaient qu’il n’avait pas réglé le problème numéro un de l’hémorragie dont souffrait le marché de l’emploi. Maintenant, pour la première fois, la question de l’emploi passe au second plan et elle fait place au sentiment d’insécurité s’emparant de la population. Les Français s’intéressent avant tout aux mesures préconisées en matière de lutte contre la délinquance. »

Curieusement, on pourrait imaginer que ces propos datent de… vingt ans plus tard, ou si vous préférez la fin 2021. Passé maître dans l’art de la manipulation, le gouvernement minimise la portée du chômage : celui-ci demeure toujours un cancer désagrégeant la société française, associé à une précarisation des conditions de travail dans toutes sortes de métiers, aggravé  – sans doute –  par les incertitudes supplémentaire que fait peser une pression migratoire devenue ingérable. La peur du déclassement, exacerbée par la pandémie (qui revient au galop) hante les classes sociales les plus vulnérables tout comme la classe moyenne en voie de rétrécissement.

Mais là où Roland Cayrol était un précurseur, lisant dans une boule de cristal qui ne s’est hélas guère ternie, c’est quand il a perçu, effectivement, l’insécurité comme l’anxiété première des Français. Pas étonnant, dans ces conditions, que les résultats enregistrés au premier tour de la présidentielle en 2001, aient été à l’opposé de ce que les sondages avaient prévu. De justesse, Jean-Marie Le Pen, alors le patron du Front National rebaptisé depuis Rassemblement National, avait devancé le socialiste Lionel Jospin(Au premier tour, 16,86 % des suffrages exprimés pour le frontiste contre 16,18 % pour le socialiste, Jacques Chirac s’étant classé premier avec 19,88 % : et celui-ci l’a largement emporté au second tour !)

A l’époque, par comparaison avec la situation aujourd’hui, la France était encore  un « pays relativement peinard ». Mais le ver de l’insécurité était déjà dans le fruit. Les premières graves émeutes en banlieue n’allaient pas tarder à faire la une des journaux. Quelques attentats, déjà, démontraient que le thème de la « frontière passoire », aggravé par l’adhésion à une Europe si peu réactive et à maints égards laxiste, figuraient parmi les « casse tête émergents ». Depuis, la France a connu une vague d’atrocités terroristes particulièrement sanglantes. De surcroît, la gestion des forces de l’ordre, en particulier pendant la mandature de Nicolas Sarkozy, a été catastrophique, avec une réduction des effectifs pour des raisons à la fois idéologiques (suppression de la police de proximité) et budgétaires.
Le concept du « en même temps » si cher à Emmanuel Macron, a précipité toute une fraction de la population française dans la plus intense confusion. Le plus jeune président de la Cinquième République n’a-t-il pas critiqué, lui-même, certaines violences dont il a fait mine de rendre la police coutumière?

Effectivement, et Roland Cayrol dans les colonnes de « Franc-Parler » en 2001 avait flirté avec les oracles, « la sécurité est dorénavant au cœur des préoccupations exprimées par les Français (ses mots, à l’époque). « D’ailleurs, avec tant de zones dites de non-droit, souvent des ghettos (aussi bien dans les centres villes que dans les banlieues) où la police ne s’immisce qu’avec un maximum de précautions, la France ressemble de plus en plus à certains pays latino-américains sur lesquels plane l’ombre de gangs et de mafias opaques. Le « phénomène » des milices, très courant de l’autre côté de l’Atlantique, commence à prendre une certaine visibilité chez nous en France ainsi qu’on a pu le voir, notamment, lorsque des addicts au crack, approvisionnés par des dealers sénégalais, ont rendu la vie infernale aux habitants de quartiers populaires parisiens… »

Rappelons, à cet effet, le constat à la fois factuel et prémonitoire fait par Roland Cayrol en… 2002. « Pendant les vingt dernières années, toutes les élections ont été axées sur le chômage qui était en tête de liste des préoccupations des Français. A chaque échéance électorale, que ce soit la présidentielle ou les législatives, le sortant a été battu parce que les électeurs estimaient qu’il n’avait pas réglé le problème numéro un de l’hémorragie dont souffrait le marché de l’emploi. Maintenant, pour la première fois, la question de l’emploi passe au second plan et elle fait place au sentiment d’insécurité s’emparant de la population. Les Français s’intéressent avant tout aux mesures préconisées en matière de lutte contre la délinquance. »

Il serait intéressant d’interviewer à nouveau Roland Cayrol vingt ans plus tard. Depuis, ce qui était un sentiment est devenu une réalité, tant les chiffres de la délinquance sont devenus vertigineux. Ainsi, l’actuel ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin a assuré que « plus de 20 agressions par jour frappant des policiers sont recensées en France ». Le quotidien « La Croix » (17 novembre 2020), qui a mentionné ce chiffre, a apporté une nuance : « Les statistiques publiques ne confirment pas l’estimation du ministre de l’intérieur, qui aurait mélangé policiers « blessés en mission » et « agressés ». « France Orange Mécanique », une étude fouillée entreprise par le journaliste, Laurent Obertone (devenue un best-seller) avait fait sensation en 2003 déjà, quand des chiffres annonçant l’ensauvagement de la France avaient été égrénés par lui : « Toutes les vingt-quatre heures : 13 000 vols, 2 000 agressions, 200 viols, etc. » » Depuis, évidemment, les choses n’ont fait qu’empirer…

L’ensauvagement des banlieues est devenu une réalité au quotidien pour des millions de Français. Photo Yann Le Houelleur

Cet ensauvagement est devenu une réalité au quotidien pour des millions de Français vivant dans des cités où des bandes de caïds imposent leur loi, violences que les Brésiliens connaissent bien…  Les mentalités, à maints égards, ont donc bien évolué. Cette réflexion de Roland Cayrol, concluant notre lointaine interview, n’aurait plus cours aujourd’hui : « On décèle une contradiction chez les électeurs. Pour accéder à la présidence en France, l’idée est qu’il est nécessaire d’avoir fait une carrière politique. Il faut donc avoir l’envergure de quelqu’un qui a déjà été ou président ou premier ministre ou encore ministre des Finances pendant plusieurs années… Dans l’esprit des Français, le chef de l’Etat ne saurait être un petit jeune, un nouveau venu, sachant qu’il est investi de l’énorme pouvoir d’appuyer sur le bouton déclenchant la bombe nucléaire en cas de conflit. »

Evidemment, un observateur scrupuleux de la vie politique tel que Roland Cayrol n’est pas appelé à lire dans le marc de café ou apprivoiser une boule de cristal… Il n’avait pas flairé que… quinze ans plus tard un financier alors âgé de 39 ans, Emmanuel Macron, prendrait le pouvoir et qu’un journaliste, qui n’a jamais obtenu aucune responsabilité via les urnes, autrement dit l’essayiste et polémiste Eric Zemmour, se hisserait à la deuxième ou troisième place dans les sondages à l’automne 2021 quant aux intentions de vote en vue de la cruciale élection en 2022 (1er tour le 10 avril et second tour le 24 avril).

Dessin ©2002 Yann Le Houelleur

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