Les limites du pire


PAR CHRISTIAN CAMPICHE

Quand les temps deviennent difficiles, rien ne sert d’évacuer le pire de son esprit. Pour éviter le pire, mieux vaut au contraire le prévoir.

Dans le journal « Le Temps », le russologue français Georges Nivat admet qu’il n’a pas prévu le pire: l’invasion de l’Ukraine par les troupes russes. Il n’est pas le seul, l’éditrice vaudoise Vera Michalski-Hoffmann fait le même aveu dans un autre journal. Elle n’a pas prévu le pire.

Le pire a eu lieu, pourtant. Il n’est même pas dit qu’il ne prenne pas de la bouteille. A propos, quelles sont les limites du pire?

Pour se consoler, il est facile de soutenir, comme M. Nivat, que « l’Ukraine a gagné la bataille morale ». La Hongrie aussi l’avait gagnée en 1956. Par centaines de milliers, ses habitants, la crème du pays, se sont enfuis. Une chape de plomb est retombée sur la patrie de Liszt.

Les Hongrois ont voulu croire à l’aide occidentale. Ils n’ont entendu que de vaines exhortations. En substance: vous êtes courageux, mais, désolé, nous ne pouvons pas faire autre chose que vous encourager à résister! En 2022, les Ukrainiens entendent le même discours, à une nuance près, elle est d’importance: ils ont obtenu beaucoup d’armes pour se défendre.

Suffisant pour vaincre l’envahisseur? On peut en douter. Nous n’irons pas plus loin, nous ne voulons pas d’une guerre mondiale, scandent M. Biden et ses alliés. Mais comment peut-on chauffer une population, lui dire qu’elle est héroïque, lui faire croire qu’on la soutiendra, et la laisser tomber! Il aurait mieux valu anticiper, négocier la neutralité de l’Ukraine, montrer aux Russes que l’OTAN ne les menace pas avec des missiles à leur porte. Les convaincre que des armes biologiques ne sont pas fabriquées en Ukraine dans des laboratoires soutenus par les Etats-Unis.

On a titillé l’orgueil d’une puissance nucléaire par arrogance, mais aussi parce que des intérêts pétroliers louchent sur les puits de Sibérie. Les « majors » occidentales ne rêvent que de couler Gazprom, le géant russe du pétrole qui offre à la Russie l’essentiel de ses devises. S’ils sont un peu plus modestes, d’autres acteurs n’en nourrissent pas moins également d’autres projets ambitieux. Construit en partie par l’électricien suisse Axpo, achevé en 2021, le gazoduc Trans Adriatic Pipeline TAP serpente depuis l’Azerbaïdjan à travers la Turquie, approvisionne partiellement au passage la Grèce, l’Albanie et la Bulgarie avant de plonger dans la Méditerranée, direction l’Italie.

Limitées du temps où le gazoduc russe Nord Stream régnait en souverain absolu, les chances de TAP de se faire une place de choix dans l’approvisionnement en gaz de l’Europe remontent de manière inespérée depuis le début de la guerre en Ukraine. Dans les Pouilles où il devient « ashore », le pipeline reprend du poil de la bête après s’être heurté à une résistance assez forte de la part des milieux agricoles, soucieux de préserver l’intégrité de leurs oliviers.

La guerre proche fait passer au second plan les considérations environnementales. Hélas, trois fois hélas. Mais encore une fois, prévoir le pire, ce n’est pas le déclarer certain.

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5 Responses to “Les limites du pire”

  1. Yves Ecoffey 21 mars 2022 at 14:21 #

    Budapest 1956, Kiev 2022, l’amalgame d’une liberté assassine Gorbatchev? L’URSS est-il un modèle communiste pour toute l’humanité?

  2. Yann Le Houelleur 22 mars 2022 at 10:14 #

    Depuis quelques années, les médias nous offrent un hors d’œuvre de ce qui sera notre denrée quotidienne demain, sans interruption : nous inspirer la peur en nous faisant vivre en direct des images effectivement terrifiantes sans pour autant nous expliquer les causes précises d’événements précipitamment narrés. Je ne suis aucunement un spécialiste de l’Ukraine mais il existe un danger, aussi, à trop écouter le président ukrainien, même s’il se comporte de manière héroïque. Il aimerait que nous autres, Occidentaux, nous engagions dans un conflit qui signerait notre mort à tous. Il cherche, habilement, à nous désigner comme étant des lâches. Mais enfin, il est président de son pays et c’était à lui, en premier lieu, de prévoir ce qui risquait de se produire s’il ne prenait pas certaines mesures bien avant que Poutine ne se fasse menaçant. L’Ukraine est un pays important, fort peuplé, mais ce n’est pas un Etat clef dans le monde. Nos gouvernements ont aussi été complices du manque de clairvoyance des Ukrainiens et « le double langage » de Volodymyr Zelensky qui payent au prix fort cette diplomatie de la lâcheté si peu diplomatiquement partagée. J’ajouterai qu’il est d’autant plus dans l’intérêt de Poutine de frapper fort pour accroître le nombre des réfugiés accueillis en Pologne et dans tant d’autres Etats de l’Union européenne… ce seront autant d’immeubles en moins et d’infrastructures à reconstruire quand l’Ukraine aura été, scénario hélas probable, anéantie.
    Eh bien, ne faudrait-il pas proclamer « tous coupables ! » et ne devrions-nous pas, nous autres Européens, cesser de croire en la sincérité des Américains dont le parapluie nucléaire prend l’eau… et les Français, si naïfs, n’auraient-ils pas intérêt à croire en la sincérité (tout autant) des Allemands qui se comportent comme de « faux frères », nous vantant un modèle économique fondé sur la priorité à la précarité de l’emploi. M. Macron en élaguant toujours davantage les branches de notre « Welfare state » s’inspire de ce qu’a fait l’ex-chancelier Gerhard Schröder aujourd’hui copieusement rémunéré lors de conférences à l’étranger) et se précipitant dans les bras des Américains pour leur acheter des armes… Croire en l’Europe, dans ces conditions, c’est peine perdue. Et cela, mieux que personne, un certain M. Poutine l’a compris… En attaquant l’Ukraine, ce tyran a mis le doigt sur la plaie de notre insouciance et de notre aveuglement…

  3. Philippe Zutter 28 mars 2022 at 14:24 #

    Si M. Zelensky s’était montré plus conciliant envers Vladimir Poutine, le président ukrainien n’aurait sans doute pas évité la guerre avec son puissant voisin. Le numéro un du Kremlin n’a aucun respect de la parole donnée, il ne connaît que le langage de la force.

  4. Andrea Duffour 28 mars 2022 at 20:58 #

    A voir absolument !
    Oliver Stone: Ukraine on fire, st. français:
    https://www.youtube.com/watch?v=evbCiW6vzu8

    Oliver Stone a réalisé un documentaire remarquable sur l’Ukraine en feu
    L’Ukraine, cette « frontière » entre la Russie et l’Europe dite « civilisée », est à feu et à sang. Depuis des siècles, elle est au cœur d’une lutte acharnée entre certaines puissances qui cherchent à contrôler ce riche territoire et l’accès de la Russie à la Méditerranée.
    by Mary Josephson 1 mars 2022 Reading Time: 3 mins read

    Le massacre de Maïdan début 2014 a déclenché un soulèvement sanglant qui a débouché sur l’éviction du président Viktor Ianoukovytch, la sécession de la Crimée et sa réintégration au sein de la Russie, et une guerre civile dans l’Est de l’Ukraine.

    Les médias occidentaux ont présenté la Russie comme l’instigatrice de ces troubles, et cette dernière a été sanctionnée et unanimement condamnée. Mais la Russie était-elle vraiment responsable de ces événements ?

    Ukraine on Fire offre une perspective historique sur les divisions profondes qui affectent la région et qui ont mené à la Révolution orange de 2004, aux soulèvements de 2014 et au renversement brutal du président Ianoukovytch démocratiquement élu.Présenté par les médias occidentaux comme une « révolution populaire », ce véritable coup d’État a été orchestré et perpétré par des groupes ultranationalistes et par le Département d’État américain.

    Le journaliste d’investigation Robert Parry révèle que, dans les années 80, des ONG politiques financées par les États-Unis et des agences de presse ont pris le relais de la CIA, et commencé à promouvoir les desseins géopolitiques des États-Unis à l’étranger.

    Oliver Stone, producteur délégué, a eu le privilège de découvrir les dessous de l’affaire en interviewant l’ancien président Ianoukovytch et l’ancien ministre de l’Intérieur Vitaliy Zakharchenko, qui lui ont expliqué que l’ambassadeur des États-Unis et différentes factions à Washington avaient activement conspiré pour provoquer un changement de régime en Ukraine.En outre, dans son premier entretien avec Vladimir Poutine, Stone a interrogé le président russe sur l’importance de la Crimée, sur l’OTAN et sur la longue tradition d’interférence des États-Unis dans la région, notamment leur ingérence dans les élections et leurs efforts pour instaurer un changement de régime.

    Ce documentaire est initialement sorti en 2016, mais comme on pouvait s’y attendre, Stone a rencontré des problèmes pour le faire distribuer aux États-Unis et dans les pays occidentaux. Une version doublée en russe avait rapidement vu le jour et avait été diffusée à la télévision russe, mais jusque-là, les peuples du « monde libre » n’avaient pas eu accès au documentaire dans son intégralité.

  5. infoméduse 2 avril 2022 at 11:23 #

    Un lecteur nous communique cet article de Guy Mettan, journaliste et président de la Chambre de commerce Suisse-Russie, paru dans Arrêt sur info.

    https://arretsurinfo.ch/la-zelenskimania-et-limage-ravagee-de-la-suisse/

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