PAR CAMILLE FOETISCH, Auroville
Auroville vit des heures difficiles, une croisée des chemins, mais tout n’est pas à jeter, bien au contraire, peut-être les épreuves forgent-elles la créativité et le besoin, le désir de beauté et d’harmonie. Alors, au détour d’un palmier ou parfois au milieu de la forêt, des expositions et des installations originales.
Rencontre avec un arbre : l’artiste suisse Cédric Bregnard proposait (en 2023) une exposition créative et interactive autour de l’Arbre le plus célèbre – le plus sacré aussi – d’Auroville, le Banyan. Intitulée « Roots from the Sky », l’exposition donnait au spectateur de participer à une œuvre qui allait le transcender : les participants étaient invités à choisir un élément de l’arbre – branche, bout de racine, feuillage – qu’ils pouvaient souligner, donner du relief, à l’encre de Chine, comme pour le redessiner, lui donner vie, un autre éclat, une autre dimension. La photo de l’arbre mesurait 10 mètres de long et offrait à plusieurs « artistes » simultanément de choisir leur branche ou le détail de prédilection. Après quelques jours d’exposition et le passage de classes d’enfants et d’adolescents, le tableau était devenu une grande fresque !
Peuplé de milliers d’oiseaux
Le banyan d’Auroville est un véritable monument, qui existait avant la création d’Auroville en 1968. Peuplé de milliers d’oiseaux, il en est devenu le symbole, objet de toute les attentions. Redessiner patiemment des détails, des contours en miniature permet une sorte de fusion avec cet arbre immense, une humilité… Ce n’est qu’une photo sur papier, bien sûr, mais le trait se fait alors méditation.
Pour Cédric Bregnard, qui accompagnait et guidait les artistes d’un jour, nous sommes tous créateurs, et son approche, son projet, le démontraient.
Le plateau désertique sur lequel s’est construite Auroville ne présentait plus en 1968 que quelques palmyras et, isolé, le fameux banyan. Il avait résisté à l’intense déboisement initié par les Hollandais et les Français, entre autres, pour la construction de la ville de Pondichéry du 16e au 18e siècle. En moins de 50 ans, une forêt dense a recouvert le plateau, attirant de nouvelles espèces de faune et de flore. Aujourd’hui, le Plateau connaît un nouveau déboisement, les nouveaux dirigeants d’Auroville ne veulent plus de forêt et dégagent la place pour la construction d’un réseau de routes, qui figureraient sur le plan directeur.

Un monde étrange, un art brut très « psy », le monde d’Ongkie Tan
Auroville, Galerie d’art Citadines. Au fil des cheminements, détours et pérégrinations, Ongkie Tan, Indonésien, petit bonhomme au sourire très doux. Ongkie Tan nous entraîne dans un monde étrange, un art brut à première vue très « psy » . Ses œuvres sont noires, sombres, violentes, des abdomens enceints, complexes, des ventres percés, des phoenix, des colombes aux griffes acérées, tout un bestiaire aux traits fins. Un passé secret aurait-il conduit Ongkie à imaginer ces étranges personnages de ventres transpercés, ces oiseaux comme cloués à une porte de grange pour conjurer un maléfice ?
Ongkie Tan répond par un sourire : « Ah ! oui, on m’a souvent demandé pourquoi je dessinais ces personnages si violents ! Ces dessins naissent sous mes doigts, je n’ai pas de projet préalable, ça me vient comme ça » dit-il avec ce petit sourire énigmatique.
L’univers d’Ongkie Tan est original, personnel et parfois dérangeant, donne au spectateur un léger sentiment de malaise, pas d’identification possible.
Né à Bornéo, parti tôt pour les Etats-Unis, il y crée son style de l’art de la rue, se passionne pour la coiffure, travaille à Hollywood, il est présenté dans de nombreuses galeries américaines, coiffe les artistes célèbres à Beverly Hills. Il voyage pendant plus de dix ans, toiles et tubes de couleur en bandouillère. Il arrive à Auroville en 2010. A la suite du cyclone qui a ravagé la ville, Ongkie se retrouve dénué de tout et redécouvre le noir/blanc et le calme et l’harmonie d’une petite maison dans la forêt : « Ne rien attendre et rester dans le moment présent » est devenu sa philosophie. Aujourd’hui, il a délaissé les animaux et les formes psychédeliques, pour reprendre le thème de la famille. « Je suis méticuleux jusqu’à l’obsession » dit-il de lui-même. Ses dessins évoquent parfois les découpages du théâtre indonésien et d’ombres chinoises.


