Moscou. Avenue Izmaïlov. Devant le foyer Bauman, une file de taxis stationne. Le cinquième en partant du début est celui de Soultangazy, fils de Karybek. Originaire d’Alaykuu, dans les montagnes de l’Ala-Too, du Kirghizitan.
– Où est l’Ala-Too ? Où est Alaykuu ? Et moi, où suis-je ?
Ainsi se parlait souvent Soultangazy, ainsi réfléchissait-il. Cela fait sept ans qu’il est venu en Russie. Cinq ans qu’il s’est installé à Moscou. Trois ans qu’il conduit un taxi. Voilà ses années. Ses propres années. Celles qu’il partage avec Aïgoul. Des années qu’ils ont vécues ensemble. Ils étaient arrivés à Moscou avec deux valises et leur fils Assan. Leur fille…
… Elle est née ici. Bayan. Une vraie Moscovite. Elle est maintenant en première année à l’école. Le fils, lui, est en cinquième. Le professeur de russe ne lui avait jamais posé la question, mais voilà que le professeur d’anglais le fit :
— What does your father do ?
Et il répondit :
– My father is a taxi driver.
Quand il le raconta à son père, celui-ci dit :
– Ce n’est rien, mon fils, taxiste c’est aussi un bon travail. Mais si Dieu le veut, ton père conduira une limousine. Ton père connaît un peu l’anglais, et si besoin, il ira à New York conduire une limousine… !
Le fils, lui aussi, dans son cœur, pensait que taxiste était un bon travail. Car toutes les voitures de taxi qu’il voyait dans la rue lui semblaient être à son père. Voilà pourquoi il aimait les voitures, il s’y intéressait. À Moscou, il y a beaucoup de taxis. Mais il y a encore plus de gens. Donc, du travail, il y en a toujours.
Soultangazy réfléchissait : à Moscou, que n’y a-t-il pas ? Toutes les nations du monde sont présentes à Moscou, vraiment !
Soultangazy comptait rentrer tôt chez lui
Ce jour de fin novembre, Soultangazy comptait rentrer tôt chez lui. C’était l’anniversaire de sa fille. La nuit tombait, il venait de déposer son dernier client et s’apprêtait à rentrer quand son téléphone sonna.
– Allô, bonsoir, taxi ?
La voix d’une femme résonna gaiement.
– Kolessnikov 24. Je suis près de « Kolobok ». Quand vous arriverez, pourriez-vous m’aider jusqu’à votre voiture, mon fils ?
Soultangazy pensa :
– Ce doit être une vieille dame. Tant pis, ce sera ma dernière cliente et ensuite je rentre chez moi.
Il monta aussitôt dans son taxi Mercedes et partit.
Peu après, il arriva au 24 Kolessnikov. Voilà, la boutique « Kolobok ». Il gara sa voiture et se dirigea vers le magasin. Là, une femme se tenait debout, vêtue d’un long manteau de fourrure, une toque de zibeline légèrement inclinée sur la tête. À ses côtés, un petit sac.
Soultangazy s’approcha et la salua.
– Vous êtes arrivée bien vite, parfait ! Allez, laissez-moi vous aider, et n’oubliez pas votre sac,
Il désigna le bagage. La femme éclata d’un rire éclatant. Soultangazy se fit cette réflexion:
– Moi qui pensais qu’il s’agissait d’une vieille grand-mère… En réalité, elle est encore jeune, à peine soixante ans, et belle en plus. Sans doute une de ces femmes riches, raffinées et capricieuses.
La Mercedes-taxi démarra en direction de l’adresse indiquée.
Elle parlait doucement, les yeux fixés droit devant
En conduisant, Soultangazy s’imposait toujours deux règles : être aussi poli que possible avec les gens et leur apporter autant d’aide que possible. Ces deux principes le guidaient dans sa route. Et il en avait un troisième : pendant le trajet, écouter les histoires des clients ou bien leur raconter lui-même quelque chose d’intéressant. Cela lui faisait plaisir et rendait le voyage agréable aux passagers.
Originaire de l’Ala-Too, il avait toujours beaucoup de choses à raconter. Les passagers aimaient aussi ce côté « chauffeur asiatique ». Ils demandaient souvent :
– Et toi, d’où viens-tu, mon frère ?
Mais cette femme, elle, ne posa aucune question. Pourtant, elle parlait beaucoup, intarissable, et chaque mot semblait empli de philosophie. Tant d’histoires diverses ! Soultangazy la regarda dans le rétroviseur et pensa:
– Quelle femme d’expérience !
Elle parlait doucement, les yeux fixés droit devant, un léger sourire aux lèvres.
Après avoir traversé les rues embouteillées de Moscou, ils arrivèrent enfin à l’adresse indiquée. Devant l’immeuble de grande hauteur, juste à l’entrée de l’escalier, il s’arrêta. Soultangazy annonça le prix de la course, puis consulta son téléphone en attendant que la cliente règle. S’il recevait l’argent, il filerait tout droit chez lui.
Mais la femme en manteau de fourrure ne bougea pas. Elle continuait de fixer droit devant elle, comme si elle voyait quelque chose au loin. Intrigué, Soultangazy regarda dans la même direction.
– Molodoï tchelovek, jeune homme, si possible, pourriez-vous m’accompagner jusque dans ma maison ?
À ces mots, Soultangazy ressentit une pointe d’agacement :
Ça, c’est de trop ! Ces femmes-là se croient des reines…
Mais fidèle à ses principes de politesse, il bondit hors de la voiture, fit le tour et ouvrit la portière.
Elle lui tendit doucement la main
La femme lui tendit doucement la main. Puis, lentement, elle posa son pied droit à terre, en inclinant légèrement la tête…
Elle se pencha en s’appuyant et descendit du taxi. Tenant toujours la main du chauffeur, elle dit :
– Excusez-moi, mais je crois que vous n’avez pas compris… Moi, je… je ne vois pas !
Quoi ?! Soultangazy la regarda alors brusquement. Ces yeux bleus, magnifiques, il les contempla avec stupeur. Son cœur fit un bond. Puis, comme s’il la voyait pour la première fois, il la saisit délicatement de l’autre main.
Elle a dit qu’elle ne voyait pas ?!
– Pardonnez-moi ! Madame, pardonnez-moi, je ne l’avais vraiment… je ne l’avais pas remarqué !
Toujours souriante, tournant ses beaux yeux bleus vers lui comme si elle le regardait, la femme répondit.
– Ce n’est rien !
Soultangazy tremblait comme un papillon. Il prit vivement son petit sac dans la voiture, hésita à la conduire par la gauche puis trouva plus commode de la guider par la droite et la soutint prudemment à deux mains. Elle demanda:
– On y va ?
– Oui, suivez-moi, par ici !
Le cœur battant, Soultangazy marchait à ses côtés, et tout en avançant, il revoyait dans son esprit les beaux yeux de la femme, tels qu’il les avait vus dans le rétroviseur. Pauvre femme !… Et moi qui l’avais jugée riche, gâtée, capricieuse !
« Mes yeux sont complètement éteints! »
Arrivés au pied de l’immeuble, la femme s’arrêta soudain et, sans enlever ses gants de cuir, appuya sur un carré métallique qu’elle tenait prêt dans sa main. La lourde porte de fer de l’entrée s’ouvrit en un déclic. Un ascenseur.
– Dix-huitième étage…
Soultangazy appuya sur le bouton 18. L’ascenseur était vaste, moderne, il monta vers le haut. Dans le grand miroir de la cabine, Soultangazy jeta un coup d’œil à la femme… Ses beaux yeux bleus fixaient le miroir droit devant eux. Et son cœur se serra violemment. Ses épaules et ses genoux frémirent d’un léger tremblement. La femme dit:
– Mes yeux sont complètement éteints. Depuis longtemps.
À ces mots, la gorge de Soultangazy se noua. Ne sachant que répondre, il balbutia :
– Je ne l’avais pas remarqué, pardonnez-moi… Pardonnez-moi, je vous en prie !
– Pardonner ? Mais qu’as-tu fait, mon enfant, pour que je te pardonne… Oh !
Elle soupira légèrement:
Gricha, celui qui habite la rue d’en face, est tombé malade aujourd’hui… C’est pourquoi j’ai dû appeler un taxi, j’ai dû t’appeler, toi.
L’ascenseur s’arrêta. Les portes s’ouvrirent brusquement. La belle femme ôta ses gants de cuir, fit cliqueter son trousseau de clés et, de ses mains tremblantes, les porta vers la serrure.
– Donnez-moi ! dit Soultangazy vivement. — Donnez-moi, je vais ouvrir !
La porte s’ouvrit. Ils entrèrent. Aussitôt, le chauffeur tâtonna le mur, cherchant l’interrupteur pour allumer la lumière. Mais il ne le trouvait pas, s’agitait.
– Que cherchez-vous ?
– Eh bien, l’interrupteur… je n’arrive pas à trouver pour allumer…
Alors, elle tourna doucement la tête vers lui et dit :
– Vous n’avez toujours pas compris, n’est-ce pas ? Pourquoi aurais-je besoin de lumière, mon enfant ! Ne t’ai-je pas dit que je ne vois rien ? À quoi me servirait la lumière… si seulement elle pouvait m’aider !
Soultangazy regarda l’intérieur sombre et profond de l’appartement, et son cœur se serra violemment.
Elle glissa l’argent dans sa poche
La femme sortit de la poche de son manteau de fourrure un peu d’argent et le tendit au jeune homme.
Soultangazy sursauta :
– Non, je n’accepte pas, laissez, je ne prendrai pas !
Elle répondit fermement:
– Si, vous allez prendre !
Puis, en palpant la veste du chauffeur, elle glissa l’argent dans sa poche. Ensuite, elle lui prit doucement la main :
– Merci, mon fils, allez, bonne route, refermez la porte derrière vous.
Soultangazy fit quelques pas dans l’appartement plongé dans l’obscurité totale, puis referma la porte. La femme resta immobile au milieu de la nuit. Le chauffeur, sans attendre l’ascenseur, dévala les escaliers quatre à quatre, comme s’il descendait les dix-huit étages d’un bond. Arrivé dehors, il ouvrit avec force la lourde porte d’entrée, se jeta jusqu’au pied d’un arbre, s’accroupit, et éclata en sanglots.
Il comprit la valeur d’un jour qui se lève
Les lumières de Moscou scintillaient. Les lumières de cette ville de quinze millions d’habitants. Jamais auparavant il n’avait vu à quel point la lumière pouvait être inutile à un être humain. Jamais ! Pas une seule fois. Mais aujourd’hui, il avait vu. Aujourd’hui, il comprenait enfin : nous disons que, mal reposés, notre sommeil n’est pas suffisant… mais combien dorment à jamais sans jamais se réveiller ?! Nous disons que la vie est ennuyeuse… alors qu’elle est magnifique, éclatante ! Nous disons que nous souffrons… mais ce monde est infini et splendide, malgré ses douleurs ! Nous disons que nous sommes fatigués… sans savoir ce que vaut la fatigue. Nous disons que nous en avons assez… sans savoir la valeur d’un jour qui se lève et d’une nuit qui tombe.
Soultangazy criait intérieurement, hors de lui, se palpant des pieds à la tête.
– Moi, moi ! Qu’est-ce qui me manque ? Mes six membres sont intacts, qu’est-ce qui me manque encore?! Ma famille, mes deux enfants, je ne suis pas capable de les nourrir?! Et je vis à Moscou! Si je veux, demain, j’achète un billet et je retourne à Alaykuu. Si je veux, demain, avec mes six membres intacts, je pars en Amérique. Qu’est-ce qui me retient ici?! Ma jeunesse est encore là, mes muscles débordent de ma veste… et toi, tu n’es même pas capable de plier le fer comme du coton, ni de renverser une montagne… et tu traînes ! Ah, toi, que ta route soit bénie, Soultangazy !
Cette chronique contient des nouvelles, aphorismes, histoires vraies et autres récits écrits en kirghize entre l’âge de 15 et 35 ans sous la forme d’un journal par le journaliste et écrivain Zhenishbek Edigeev. Un premier tome des “Cahiers bleus” a été publié en 2022.


