Les Cahiers bleus de Zhenishbek – La première fois que je vis Frunze

Nous étions alors des écoliers soviétiques, des enfants soviétiques. Notre éducation, nos relations, nos amitiés, nos amours étaient soviétiques. Nos pensées, nos rêves étaient soviétiques.

À 14 ans, je me rendis dans la capitale de mon Kirghizistan soviétique : Frunze. C’était la première fois. Je pris d’abord l’autobus jaune soviétique jusqu’au centre régional de Baetov, puis, de là, je montai dans le grand « bus doux » (myagkiy avtobus) pour aller à Frunze. Toute mon enfance, j’avais rêvé de ce « bus doux ». Ce fut la seule fois, jusqu’à la fin de ma scolarité. Plus tard, même lorsque je pris l’avion, je n’ai pas ressenti une telle joie… Ce « bus doux » resta dans l’imaginaire de générations entières de jeunes villageois, qui le comparaient à la lune ou au soleil… Ô, pauvres camarades de mon village soviétique ! Ô, mon enfance vraiment montagnarde et villageoise !

À Frunze, ma sœur aînée, Jenishgül, étudiait en deuxième année de journalisme à l’Université d’État du 50e anniversaire de l’URSS (aujourd’hui Université nationale). Mon frère Bakyt était en deuxième année d’hydromélioration au polytechnique de Frunze. Tous deux m’accueillirent avec joie.

Les grands bus jaunes qui parcouraient l’avenue Djibek-Jolu

Je logeais dans le dortoir étudiant de ma sœur, « Altyn Beşik » (« Le Berceau d’or », aujourd’hui le 5e dortoir). Enfoui dans les arbres, ce dortoir me resta en mémoire comme une maison rouge enchantée de conte. Le charme soviétique de Frunze disparut plus tard avec cette époque. Mais c’était une ville belle, paisible, verte entre toutes.

À l’époque, l’actuelle avenue Djibek-Jolu s’appelait avenue du 50e anniversaire de l’URSS kirghize. Les grands bus jaunes « Ikarus » qui la parcouraient et les visages soviétiques qui, par les énormes vitres, semblaient me regarder, me faisaient une profonde impression.

Dans la chambre de ma sœur, on m’avait cédé un lit. C’était en août. Le soir, au lit, je n’arrivais pas à dormir. Je pensais encore aux glaces et aux douceurs que mon frère et ma sœur m’avaient offertes. J’en voulais encore. J’avais bu de la « gaz voda » fraîche, de la limonade « Buratino », mangé des glaces à la gaufrette… Quel délice ! La ville était un paradis.

Une chose noire, une chauve-souris

La fenêtre restait ouverte. Du dehors, me parvenaient les bruits et l’air de la ville qui ne dormait pas encore. Je m’endormis bercé par tout cela. Quand soudain :

— Aaai, Jeki-i !!! Jekibaaï !! (Pour me faire plaisir, on m’appelait Jeki, Jekibaï)

Je me réveillai en sursaut. Ma sœur, qui écrivait à son bureau, s’était enroulée dans son drap et sa couverture, recroquevillée dans un coin.

— Qu’est-ce qu’il y a, qu’est-ce qui se passe ?!

— Une chauve-souris !!!

Et soudain, une chose noire, horrible, passa en bourdonnant tout près de moi, tourna autour de la chambre. C’était bien une chauve-souris, entrée par la fenêtre ouverte.

Je n’en avais jamais vu d’aussi près. Elle semblait vouloir s’accrocher à mon cou ! J’étais terrifié. Ma sœur, qui avait toujours eu horreur des souris, vit dans la chauve-souris un gros rat, un démon. Recroquevillée dans son coin, elle tremblait.

Je repris mes esprits et cherchai quelque chose pour chasser la bête.

— Attends, grande sœur, attends ! N’aie pas peur !

Et je me lançai à la poursuite de l’affreuse créature…

… finit par s’envoler dans le long couloir

La chauve-souris tournait sans cesse dans la chambre, et soudain, devine où elle alla se poser ? Pile sur la tête de ma sœur recroquevillée ! Elle s’était enveloppée d’une couverture et avait mis un oreiller sur sa tête. Comme la bête s’était posée sur l’oreiller, elle ne sentit pas qu’elle s’était en réalité posée sur elle. Si elle l’avait senti, dans quel état aurait été ma sœur ?! Je n’ose l’imaginer !

Pendant que je lâchais l’objet dur que je tenais pour saisir une grande serviette, ma sœur, tremblante, demanda :

— Alors, Jekibaï, qu’est-ce qu’il en est ? Elle est partie ? Elle est sortie ?

— Tout de suite, grande sœur, elle va sortir, répondis-je, les yeux écarquillés mais jouant au héros.

Je craignais de la frapper si je tapais trop fort. Alors, au moment où elle passa juste à côté, j’ouvris la porte de la chambre et, avec la serviette, je la chassai : « Allez, sors ! Va-t’en ! »

Par malheur, la chauve-souris se jeta droit sur moi. Pris de dégoût et de peur, je criai :

— Hééé, disparais !

Je frappai, et par chance, elle passa par la porte ouverte et s’envola dans le long couloir du dortoir. Je la vis, au bout du couloir, haletante, les yeux écarquillés, assise comme un démon. Je refermai la porte à clé, puis dis fièrement à ma sœur :

— Je l’ai chassée, grande sœur. Reste tranquille !

Il lui fallut un long moment pour reprendre ses esprits.

Je me souviens, encore et encore, de ce monde englouti

Je restai un temps à écouter le rythme de la ville par la fenêtre. À côté de l’aile droite du cinquième dortoir, on construisait un nouveau bâtiment : c’était notre futur « dixième dortoir »…

Je me souviens encore de cet été, de cette ville de Frunze, soviétique jusqu’au moindre de ses trottoirs poussiéreux, de ma sœur, étudiante soviétique au sourire large comme un champ de blé, de cette chauve-souris soviétique dont le vol hésitant découpait la nuit naissante, de cette glace soviétique au goût inoubliable qui fondait sur la langue comme un secret d’enfance… Je me souviens, encore et encore, comme si le mot lui-même, répété, pouvait faire renaître ce monde englouti.

Cette chronique contient des nouvelles, aphorismes, histoires vraies et autres récits écrits en kirghize entre l’âge de 15 et 35 ans sous la forme d’un journal par le journaliste et écrivain Zhenishbek Edigeev. Un premier tome des “Cahiers bleus” a été publié en 2022.

Cet été soviétique tient dans le regard d’un jeune homme qui ne sait pas encore qu’il devra se souvenir… Photo DR

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