Le périodique d’opinion romand Domaine Public abandonne le combat des idées à 58 ans


PAR JEAN-PHILIPPE CHENAUX

La Gazette de Lausanne annonçait en 1971 une fusion retentissante dans la presse vaudoise : celle des « deux feuilles politiques vaudoises bien connues », La Nation et Domaine Public. Las, c’était un poisson d’avril ! Aujourd’hui, cet improbable mariage d’amour n’est plus du tout d’actualité. Sans crier gare ni contacter l’équipe de La Nation, Domaine Public (DP) abandonne le combat des idées dans sa cinquante-huitième année. Faute de combattants, explique Dominique von Burg, président du conseil d’administration de la société éditrice, précisant que « les personnes qui portent le journal ont pris de l’âge et n’ont plus l’énergie nécessaire pour s’investir ».

Qu’en est-il au juste ? Ce faire-part de décès nous paraît un peu réducteur. N’y a-t-il pas aussi, à l’origine de ce « hara-kiri », l’abondance de biens dans le supermarché de la presse d’opinion romande dite « de gauche » ? L’Essor, qui a su constamment renouveler son équipe depuis 1906, Gauchebdo, le successeur de la Voix ouvrière lancée en 1944, Pages de gauche, ce « mensuel d’opinions socialistes » dont la mise en pages ressemble furieusement à celle de Domaine Public, et le bimensuel « socialiste, féministe et écologiste » solidaritéS, nés tous deux en 2002, sans oublier bien sûr Le Courrier de Genève, quotidien tiers-mondiste qui sert de tribune à une foultitude de mouvements sociaux, ont bien tenu la route jusqu’ici. Ajoutons à cette liste les titres de la presse régionale et Le Matin – Dimanche, qui ouvrent largement leurs colonnes à des opinions de gauche, et l’on admettra que la concurrence sur le marché de la presse écrite n’est pas négligeable.

Outre l’absence de relève, un pilier de DP, Jean-Daniel Delley, mentionne le développement des réseaux sociaux qui poussent à la communication instantanée, et la tenue de blogs « qui permettent de choisir son rythme de publication et de s’affranchir d’une discipline collective ». Voilà une explication qui ne tient pas la route : l’explosion des réactions instinctives sur la « toile » appelle justement, en contrepartie, des réflexions et des mises en perspective plus approfondies et structurées.

Le périodique d’opinion romand voué prioritairement à l’analyse de l’actualité politico-économique suisse, proche du Parti socialiste, mais qui se proclame « indépendant, différent, réformiste », avait été lancé à Lausanne le 31 octobre 1963. Bimensuel à ses débuts et hebdomadaire depuis 1972, date de la disparition du quotidien Le Peuple / La Sentinelle, Domaine Public avait vu son lectorat décliner dès le début des années nonante et avait passé à la forme numérisée en 2007, ses articles étant désormais consultables gratuitement « en ligne », sur Internet.

Le politologue et sociologue français Jean Meynaud, premier professeur de science politique à l’Université de Lausanne (1955-1963), avait joué un rôle important dans la naissance de ce périodique. Il « prend sous son aile » André Gavillet, alors professeur de français, auteur d’une thèse sur Aragon surréaliste et conseiller communal socialiste à Lausanne, lors de cours privés d’économie qu’il donne à son domicile du chemin de Mornex.

Dans son premier numéro, DP reprend une analyse de Meynaud sur l’appartenance professionnelle des parlementaires suisses. Participent à la rédaction de ce numéro, outre André Gavillet, Ruth Dreifuss, qui travaille alors à Coopération, son frère Jean-Jacques Dreyfuss, médecin de son état, l’écrivain Gaston Cherpillod, Marx Lévy, municipal socialiste à Lausanne, surnommé « Trax-Lévy » lorsqu’il dirige le dicastère des Travaux publics, Jacques Morier-Genoud, futur conseiller aux Etats, Charles François Pochon, fonctionnaire fédéral et chef officieux de la rubrique économique du Peuple, qui tiendra la rubrique des « médias » depuis Berne.

Avec son frère Jean-Jacques, Ruth Dreifuss appartient à un petit groupe genevois animé, sans connotation confessionnelle, par l’abbé Kaelin. Ce groupe de réflexion, qui souhaite se doter d’un organe de presse, rejoint le groupe vaudois constitué autour de Gavillet. L’influence de Ruth Dreifuss dans le lancement du nouveau journal est décisive : Coopération reçoit une lettre du père d’une recrue, qui impute à l’armée un entraînement d’aviateurs avec simulation de tortures physiques ; circonstance jugée aggravante, la simulation se déroule dans un « décor » soviétique. L’hebdomadaire de la « Coopé » renonce à utiliser cette information. Ruth Dreifuss en informe la rédaction lausannoise de DP, qui réalise une interview exclusive du commandant de l’exercice, le colonel Zerkiebel. L’article, intitulé « Tortures au lac Noir », fait le tour de la presse suisse, suscite une interpellation parlementaire et assure les mille abonnements au troisième numéro.

En 1996, DP inaugure une nouvelle maquette. On y introduit l’image sous la forme de graphiques, dessins ou photos, ce qui permettra à Martial Leiter d’y placer quelques rares caricatures. Le périodique passe « de l’austérité à la lisibilité », ironise 24 heures.

On y trouve aussi les articles décapants de Gil Stauffer. Mais cette bonne plume déplore certaines « idées fixes » de la rédaction. « La priorité donnée à l’économie ou au jeu politico-économique au détriment de la vie quotidienne » l’agace. « Ça rend la publication aride à des gens qui sont surinformés », lance-t-il, avant d’aller voir si l’herbe est plus verte dans la Gazette des Pâturages neuchâteloise.

Dans ses « Carnets », Jeanlouis Cornuz, écrivain et enseignant, se montre fort critique à l’égard de l’enseignement renouvelé du français ; du moins pendant quelques semaines, avant d’être rappelé à l’ordre par un cacique du Parti socialiste et voisin de colonne…

Mais la figure tutélaire de DP est bien André Gavillet (1924-2014), qui n’interrompra sa collaboration qu’au moment de son accession au Conseil d’Etat, en 1970, pour la reprendre dès 1981. C’était, à l’époque de ses études, un disciple de Marcel Regamey, qui lui avait confié le secrétariat de La Nation. Fidèle à ses convictions fédéralistes, il avait esquissé en 1999 un mécanisme de collaboration entre cantons visant à revitaliser l’ensemble du pays (« La collaboration intercantonale : du concordat au traité », no spécial de DP 1386).

Dans son hommage à André Gavillet, Jean-François Cavin a rappelé qu’« il avait une belle plume, nette, presque sèche, on pourrait dire sartrienne, dont la pointe visait juste ». Et d’ajouter : « Il avait un sens du bien public trop prononcé pour agir de manière principalement partisane. Ce penseur du socialisme raisonné s’appuyait sur les faits, sur les chiffres, qu’il lisait avec intelligence ; il avait en prédilection les statistiques démographiques, débouchant sur des prévisions dont il savait faire usage pour réfléchir sur les besoins futurs du Canton. […] André Gavillet était un vrai fédéraliste, pas un fédéraliste d’occasion quand cela servait ses plans, mais un fédéraliste d’instinct et de conviction. Il a par exemple fortement combattu le projet furglérien de police fédérale de sécurité. »

A l’heure du grand départ, les « DPéistes » peuvent être fiers d’avoir compté dans leurs rangs un homme de cette trempe.

Jean-Philippe Chenaux

◄« Ruth Dreifuss et Domaine Public » 31 octobre 1963 ; « Carte de visite: Les paris de DP – Dix-huit ans de signatures », DP, 24 septembre 1981 ; Jean-Philippe Chenaux, La presse d’opinion en Suisse romande, ou la bataille des idées, 1986 ; André Gavillet, « Les débuts de DP », DP, 22 décembre 2006 ; Jean-François Cavin, « † André Gavillet », La Nation, 25 juillet 2014.

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