Par le petit bout de la lorgnette – Henriette Dourneau, l’amoureuse éperdue de Michel Simon


PAR SANTO CAPPON

Quelles sont les femmes qui ont vraiment compté dans la vie de Michel Simon ?  Qui peut en rajouter sur un tel sujet?  Les sentiments d’autrui s’estompent dans la volatilité des existences disparues, et les biographes s’essoufflent. Seuls des documents résiduels, récupérés jadis, in extremis comme dans le cas présent, peuvent nourrir encore une légende dorée assoiffée d’éléments nouveaux. Même si personne, soit dit en passant, ne serait jamais supposé en prendre connaissance. 

Attendez une minute… J’ai bien récupéré, après la mort du grand acteur, certaines excroissances d’une correspondance ancienne qu’il aura précieusement conservée jusqu’à sa mort en 1975, et qui échapperont à leur évanouissement dans la nature. Les circonstances exactes de ce sauvetage, je ne vais pas les révéler. 

Je dirai simplement que j’ai rencontré Michel Simon vers la fin de sa vie (il est décédé en 1975). Nous nous sommes vus en 1974 assis autour d’une tasse de thé, à Genève chez sa petite fille Maya (réalisatrice de films). Il était flanqué d’une jeune créature blonde qu’il présentait comme le dernier grand amour de sa vie. Cette « jeune suédoise » s’appelait Karen Nielsen. Il l’imposera un peu plus tard à Jean-Pierre Mocky, pour qu’elle interprète à ses côtés le rôle de Sophie dans l’Ibis Rouge, son dernier film. On apprendra par la suite que Karen était en fait un travesti qu’il appelait Christophe.

A ma demande et au fil de l’après-midi, Simon évoqua sa carrière de potache au Collège Calvin de Genève, où nous eûmes tous deux l’avantage d’étudier, A 50 années d’intervalle. Nous avons évoqué ensemble son intervention émouvante dans la cour du Collège en 1959, à la faveur du 400e anniversaire de sa fondation et de l’Académie genevoise qui, en 1559, ne faisaient qu’un. Des trémolos dans la voix, il sut me dire à quel point son maître Copponex l’avait apprécié, tout cancre qu’il avait pu être. Au large soupir qui suivit, son regard se perdit par-delà la fenêtre ouverte, à la recherche d’une délicate inspiration. Ou pour ventiler la conversation d’une ponctuation utile. Le jardin du dehors vint à sa rescousse :

– Oh regardez, ce petit oiseau sur la branche !

Pirouette d’acteur, ou réelle sensibilité ? Angélique, il savait l’être. Quant aux turpitudes de sa vie privée, elles aussi avaient été notoires. Plus silencieusement et pour le quatrième anniversaire de son arrière-petite-fille Marina, une année avant qu’il ne mourût, il lui offrit un petit livre de dessins humoristiques que j’ai pu évaluer en direct : un digest des postures sexuelles les plus cocasses et les plus suggestives, avec la dédicace suivante :  Pour Marina quand elle sera grande, et pour le pépé tout de suite !  

Cela dit des femmes l’auront passionnément aimé, et de cela personne n’en doute.

Entre autres choses, j’ai récupéré 7 lettres inédites adressées à Michel Simon dans sa propriété de Noisy-le-Grand, par une certaine Henriette Dourneau. De novembre 1938 à juin 1939, cette femme lui adressa des propos enflammés de plus en plus angoissés, au fil de leur chronologie. Car cette créature délaissée n’aura cessé, durant toute cette période, de mendier l’amour du grand homme. Amour sincère, fluctuant, jadis partagé, pathétique, en voie de perdition, ou alors intéressé … au lecteur de juger :

le 27 septembre 1938

Mon chéri,  je suis en Bretagne mais je suis obligée de rentrer à Paris avant le 3 octobre, rentrée des écoles. Je donnerais ma vie, mon amour, pour avoir un petit mot de toi. – où es-tu ? – Je suis désolée de ce qui arrive, je ne puis imaginer que les hommes soient assez fous pour qu’il y ait la guerre.        Je voudrais te revoir, je tiens à toi mon petit, plus qu’à tout. Que fais-tu ? Où sont tes parents ? Peut-être as-tu quitté Noisy.      Sois humain, mon chéri, je serai à Paris, 36 rue Caulaincourt vendredi. Il faut m’écrire, même si tu ne veux ou ne peux me voir. J’ai un chagrin  fou, quant à moi. Je t’embrasse de toute mon âme.

Henriette Dourneau.

le 16 décembre 1938, adressée au studio cinéma, 10 rue du Mont à Epinay s/Seine

Vendredi soir. Je serais désolée si tu me prenais pour une femme acharnée à te faire du mal. C’est tout le contraire, mon chéri. Je t’aime et ne désire que te faire plaisir, et être heureuse moi aussi. Mon amour, comprends-moi et demain sois gentil. Même si tu ne peux me voir qu’un petit moment. Veux-tu que j’aille t’attendre demain à Epinay à 8h ? ou à Noisy ? Je suis bien capable d’aller sonner à ta porte vers 10h. Sois chic, ne me fais pas y aller inutilement. Ecris-moi un mot demain, un pneumatique. Téléphone-moi à partir de 6 heures.

Henriette

le 20 décembre 1938

Vendredi soir.  Je t’ennuie, pardonne-moi. Je voudrais bien pouvoir te téléphoner, mais puisque tu n’es pas à Noisy … Je t’ai déjà écrit ces derniers jours.  Il faut me répondre. Ça a l’air d’un chantage, hélas ; rien n’est plus simplement abominable.

J’apprends que ma mère est très gravement malade, subitement – elle est loin de moi, je ne puis aller la voir. Avec toi, c’est l’être que j’aime le plus au monde.     Mais tu sais que je suis malheureuse et tu n’as jamais pitié de moi. Cette fois veux-tu me répondre vite pour me dire si je pourrais te voir.

le 17 mai 1939

Michel mon amour. Je suis malade et je ne sais plus ce que je fais. Je ne sens que toi (souligné dans le texte), je crève de toi. Je ne sais si c’est monstrueux, je manque de dignité (!) Je m’en fiche j’ai envie de toi. Je t’en supplie mon chéri, laisse-moi te voir jeudi. Rentre à Paris, téléphone-moi vers 8h ou viens chez moi, mais ne me laisse pas crever ainsi, c’est inhumain ! Et tu es bon envers tous les autres, même les sales gens. Je suis laide. Je te fais honte, mais la nuit dans n’importe quel trou dans un endroit très noir, ne veux-tu pas que je t’embrasse ? J’ai horreur de vivre.

le 25 mai 1939

Michel mon chéri, je t’écris aux studios Pathé, à Noisy, je ne sais plus. Je deviens folle. Je souffre comme si j’avais un cancer. Je ne mange plus je ne dors plus. Quand je vais chez mes amis Rue Fontaine, je te vois entrer dans une maison presqu’en face. Tu vas y retrouver ton amie. Je suis jalouse, c’est ignoble. Mais tu ne fais rien pour moi. Je te supplie de venir demain, vendredi soir chez moi, ne serait-ce que 5 minutes ou de me téléphoner vers 9 heures, je resterai chez moi. Ne sois pas cruel, je suis une malheureuse.

le 19 juin 1939

Lundi. Michel, mon chéri. j’ai téléphoné 10 fois ces jours derniers chez toi, tu étais absent. J’ai une peur affreuse de ne pas te revoir avant que tu partes en vacances. J’en serais désespérée. Je ne passerais pas un jour en paix. J’ai absolument besoin de te voir avant. Veux-tu essayer d’être libre pour moi mercredi ou jeudi. Mais je n’ose plus téléphoner. Veux-tu me téléphoner mardi ou mercredi entre 11h1/12 et 1h au restaurant où je déjeune et me dire où je pourrais te voir (après 4h je suis libre). Fais-le mon amour. Je ne te veux que du bien. Le téléphone : Botzaris 31-21.

le 22 juin 1939

Michel mon chéri. Veux-tu penser une minute à moi, imaginer la situation abominable dans laquelle je me trouve. Je suis en train de devenir tuberculeuse et c’est répugnant. J’ai maigri de 9kg en un mois. Je voudrais te sucer, t’embrasser bien avant d’être tout à fait claquée. Depuis ce matin je n’ai plus d’argent. Mon dernier billet de 100F m’a servi à payer ma note de gaz, et je me trouve seule à Paris. Mes amis sont en vacances, le meilleur à l’étranger. Je voudrais d’abord que tu viennes chez moi. J’y serai vendredi et samedi soir. Tu peux venir après 6 heures. Je voudrais aussi que tu me prêtes un peu d’argent. Je voudrais mourir, mais je n’y arrive pas facilement.

Puis, plus rien. Henriette s’est-elle suicidée ? Est-ce la raison pour laquelle Michel Simon a gardé ces lettres poignantes jusqu’à sa propre mort en 1975?  Qui peut le dire ?

Une des 7 lettres en la possession de Santo Cappon, adressées par Henriette Dourneau à Michel Simon de 1938 à 1939.

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One Response to “Par le petit bout de la lorgnette – Henriette Dourneau, l’amoureuse éperdue de Michel Simon”

  1. Alexandre Bidaud 21 janvier 2022 at 18:36 #

    Il ya une fantastique archive, à son sujet – un rapport d’un agent de l’alors Police des moeurs -, datée du 16 septembre 1943, reproduit de la page 108 à la page 117, dans le savoureux ouvrage de Véronique Willemin :

    LA MONDAINE
    Histoire et archives de la police des moeurs

    2009, Editions Hoëbeke, Paris

    Editions du Club France Loisirs, Paris, 2010

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