Le mercredi noir, il y a 30 ans, une humiliation britannique


PAR MICHEL SANTI

Le 16 septembre a marqué le 30ème anniversaire de l’éjection de la Livre Sterling du Système Monétaire Européen (SME), qualifiée de «journée désastreuse» par le Premier Ministre de l’époque John Major, qui ne s’en est jamais remis politiquement. Alors Chancelier de l’Echiquier, c’était lui qui avait convaincu 7 ans auparavant sa patronne Margaret Thatcher qui n’était guère enthousiaste, persuadé que cette indexation avec le Deutsche Mark sous-jacente au SME bénéficierait au moins indirectement à une économie britannique instable et propice aux flambées inflationnistes. La Livre gagnerait ainsi en crédibilité et la politique monétaire de la Bundesbank qui tétanisait alors toute l’Europe – et même le monde ! – redynamiserait une Grande Bretagne sujette à des maux chroniques.

Sauf que la réunification fut un très lourd fardeau à porter pour une Allemagne qui se mit à remonter progressivement ses taux d’intérêt et dont le cycle économique déteint rapidement sur la Grande Bretagne qui n’eut d’autre choix que de suivre et de hausser à son tour les siens afin de ne pas subir la fuite des capitaux qui pouvaient désormais librement circuler au sein du SME. Cette hausse – contrainte – des taux britanniques survenait toutefois au plus mauvais moment car le pays subissait déjà une chute de son marché immobilier qui – comme on le sait – a toujours influencé considérablement l’économie de ce pays. En toute logique, le Deutsche Mark – et la Livre Sterling qui en suivait les fluctuations – s’apprécièrent substantiellement du fait de leurs taux d’intérêt respectifs plus élevés, et ce d’autant plus que le dollar chutait au même moment car la Réserve fédérale réduisait, elle, les siens. Cette situation devenait intenable pour l’économie britannique car le fait est que la Livre avait intégré le SME à un niveau déjà incompréhensiblement élevé, qui étouffait littéralement son économie à mesure que le Pound s’approcha puis dépassa le niveau des 2 dollars.

Cette analyse fut effectuée par George Soros et par quelques autres Hedge Funds qui misèrent gros sur la chute de la Livre, comprenant que la Banque d’Angleterre ne serait pas en mesure d’en défendre longtemps le niveau. Cette journée fatidique du Black Wednesday démarra donc avec une remontée des taux britanniques de 10 à 12%, ce qui revenait à augmenter les taux sur hypothèques variables de 20% dans un contexte de marché immobilier en liquéfaction. Rien n’y fit puisque la spéculation contre la Livre s’intensifia, tant et si bien que la Banque d’Angleterre choqua tout ce monde en annonçant – à l’heure du lunch – une hausse supplémentaire de ses taux de 12 à 15% ! Traumatisant au passage les titulaires de prêts immobiliers qui subissaient en somme une hausse de pas moins de 50% de la charge de leur dette en moins de 24 heures. Emmenée par Soros, la planète entière se mit dès lors à vendre la monnaie britannique à qui voulait bien l’acheter, c’est-à-dire à la Banque d’Angleterre qui était la seule entité au monde à encore en vouloir… Peu après la clôture des marchés, ce 16 septembre 1992, le Chancelier Norman Lamont fut contraint d’annoncer abruptement à la presse sur un trottoir londonien l’annulation de cette seconde hausse de taux et par la même occasion la sortie du SME, avant de sabrer ces mêmes taux à 9% le lendemain matin.

Cette défense désespérée du cours de la Livre avait coûté près de 3,5 milliards, mais était surtout extraordinairement lourde de conséquences car l’abandon du SME fut le signe avant-coureur infaillible du refus d’adopter l’Euro par la Grande Bretagne. Cette nation se complut en effet dès lors dans une posture ambivalente vis-à-vis de l’Union Européenne, jusqu’au Brexit voté en 2016. Pour d’autres nations, cet événement retentissant fut au contraire une ultime motivation pour parachever l’avènement de la monnaie unique. Le Black Wednesday bouleversa également la donne en France car il survint 4 jours seulement avant la référendum sur le Traité de Maastricht qui, selon presque tous les sondages, était censé être rejeté par une majorité de votants. Il fut adopté contre toute attente par la France, permettant ainsi de maintenir en vie le projet européen car une majorité de français fut impressionnée par le chaos britannique. Interrogé quelques années plus tard sur sa stratégie lors de cette journée ayant modifié durablement la donne dans son pays et dans toute l’Europe, Norman Lamont répondit en français et de manière bien sympathique, paraphrasant Piaf: «Je ne regrette rien». Nous non plus.

 

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