Le gaz russe et l’incurie européenne


PAR CHRISTIAN CAMPICHE

Révélée au grand jour par la guerre en Ukraine, l’affaire du gaz russe illustre la grande faiblesse de l’Occident, son manque de clairvoyance et de ténacité, sa coupable négligence, voire son incurie. En témoigne l’échec cuisant du gazoduc européen Nabucco.

Ce projet appuyé par Bruxelles et Washington prévoyait d’acheminer le gaz d’Azerbaïdjan à l’Europe centrale en passant par la Turquie, la Bulgarie, la Roumanie et la Hongrie. Depuis le premier choc pétrolier, l’Europe importe massivement de Russie du gaz bon marché. Evitant l’Ukraine, territoire problématique en raison des tensions avec la Russie après la chute de l’URSS, Nabucco devait permettre à des Etats entièrement dépendants du gaz russe, de s’en affranchir. Cependant l’idée lancée en 2002 n’aboutira jamais. La réalisation est d’emblée contrecarrée par la construction parallèle du gazoduc South Stream, lancé par la Russie, dont l’or gris constitue l’essentiel du PIB, pour saborder Nabucco. Petit à petit et très efficacement, la régie russe Gazprom, basée à Zoug, divise pour mieux régner.

En novembre 2010, infoméduse publiait un article de Matteo Zola, montrant comment Poutine se jouait il y a douze ans déjà des errements européens. Utilisant la régie italienne ENI comme cheval de Troie, Gazprom s’acoquine avec Berlusconi, alors à la tête du gouvernement italien, et le président français Sarkozy. Déjà partenaire de Nord Stream grâce aux compromissions de son ancien chancelier Schröder, l’Allemagne de Merkel lui fait les yeux doux. Tout ce beau monde finit par soutenir South Stream. Gazprom peut surtout compter sur le laxisme de l’administration Obama qui n’a d’yeux que pour les révolutions arabes et commence à s’engluer en Syrie. En 2013, le projet Nabucco est abandonné dans l’indifférence générale.

Seule dans le désert médiatique, l’agence Reuters n’en publie pas moins en anglais un article dévastateur le 1er mai 2014. Son diagnostic est sans appel: «Le problème est que l’Europe et les États-Unis se sont pratiquement endormis au cours de la dernière décennie. Ils ont oublié leur objectif stratégique des années 1990 qui était de réduire la dépendance européenne vis-à-vis du gaz russe. (…) La première leçon de l’échec de Nabucco est que l’approche de la carotte et du bâton de la Russie a non seulement fonctionné, mais a également révélé l’absence d’une politique énergétique commune de l’UE».

Et Reuters d’asséner:

Nous devons mettre un terme aux tactiques d’intimidation de la Russie. La Commission européenne a tenté de protéger des pays comme la Lituanie en lançant une enquête antitrust en 2012 pour déterminer si Gazprom pouvait entraver la concurrence. Gazprom, cependant, n’a pas été sanctionné et a été autorisé à poursuivre ses pratiques anticoncurrentielles. Il n’y avait pas suffisamment de garanties politiques au niveau de l’UE pour que les États d’Europe centrale et orientale résistent à la menace de représailles de Gazprom. En outre, l’absence d’une politique énergétique européenne unie continue d’encourager la Russie à jouer la carte de l’intérêt national en favorisant de solides relations énergétiques bilatérales, telles que la coopération Allemagne-Russie.

Personne n’a relayé ces mises en garde. Les politiques de l’époque, les Obama, Merkel et consorts sont adulés par les comités Nobel ou autres mais leur gouvernance se contente d’une rente de situation confortable. On ne parle pas des médias, complètement absents du débat. La suite, on la connaît. Détenteurs d’une patate bouillante au début du conflit ukrainien, les dirigeants européens, la présidente européenne von der Leyen en tête, ne trouvent rien de mieux que de décréter dans un geste irréfléchi le boycott du gaz russe. Biden jette de l’huile sur le feu. «Allez-y sans crainte, vous aurez du gaz américain!» Plus irresponsable, tu meurs. Le 30 janvier 2022, alors que seuls des bruits de botte aux confins de l’Ukraine troublaient encore l’endormissement de l’Europe, nous écrivions dans ces mêmes colonnes à propos des sanctions occidentales: «Washington a promis qu’il compenserait, le cas échéant, le mazout manquant. On aimerait bien savoir où il irait le chercher pour empêcher l’Europe de grelotter.»

L’incurie est patente car le conflit ukrainien était prévisible de longue date. Dans l’article précité, Reuters prévenait déjà en 2014: «L’administration Obama a des priorités de politique étrangère plus pressantes que l’énergie caspienne. Pourtant, les tensions croissantes en Ukraine et les risques de contagion à d’autres anciennes républiques soviétiques pourraient bientôt mettre à l’épreuve le désengagement de Washington.»

L’agence ne croyait pas si bien dire. Depuis quelques mois les médias occidentaux tartinent à longueur de journée sur les erreurs de Poutine, la démotivation de ses troupes, les efforts de l’OTAN visant à repousser les assauts russes. Ils devraient relire le dicton: « Avant d’enlever la paille de l’œil de ton voisin, retire la poutre qui est dans le tien! ». Dans trois semaines, le Qatar fera bouillir la planète du football mais l’hiver arrive aussi et il est très peu probable que le gaz de cet émirat suffira à lui seul à chauffer les chaumières d’Europe.

L’Occident se chamaille et tâtonne mais ne peut s’en prendre qu’à lui-même. Dans l’affaire du gaz, il a laissé l’amnésie ankyloser son cerveau. Il a péché sur toute la ligne.



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4 Responses to “Le gaz russe et l’incurie européenne”

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    Pierre Santschi 31 octobre 2022 at 08:41 #

    Merci pour cet éclairage. Je reprendrai assez volontiers la parole de l’informateur des journalistes investiguant sur les plombiers du Watergate dans le film « Les hommes du président »: « Follow the money! ». Cela explique un gros pourcentage des errements étasuniens, de l’Union européenne et de ses matamores franco-allemands. Ce joli monde est stimulé par le bankstérisme tirant les ficelles de tous les gouvernements, avec les complices intermédiaires que sont les pharmas, les marchands d’armes, les assureurs et les fournisseurs d’énergie centralisée. Il faut suivre non seulement l’argent, mais également l’incroyable ego des « élus » manipulés à qui la démocrature et ses moyens (voir par exemple les plébiscites de Poutine en Ukraine « libérée ») confie les oripeaux du pouvoir. Ne se voyant plus les mains à force d’arrogance, de cupidité et aussi d’illettrisme, ces gouvernants vont contribuer à la destruction, dans la douleur pour les petits, de cette phase de l’évolution des civilisations.
    Remède? Conscience et lucidité, et le travail de vrais journalistes… Merci notamment à Infoméduse.

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    Lecerf Christian 31 octobre 2022 at 11:29 #

    Vous avez oublié de dire que le pape François a eu un enfant avec mère Teresa, que cet enfant a été caché pendant des années dans un refuge tibétain et que depuis cet endroit reculé il tire les ficelles d’un énorme complot mondial où l’on retrouve les banques, les assurances, ma grand-mère, le conseil fédéral, etc…
    Bref, la routine…

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      Pierre Santschi 1 novembre 2022 at 10:25 #

      Excusez cet oubli. Un certain Monsieur Christian Lautruche m’a également informé que MM Macron et Darmanin avaient été canonisés en raison de leur profonde compréhension des réels besoins des Français de base, en manifestant cette compréhension par leur soumission aux règles de la bienséance ( » emmerder les non-vaccinés ») et de la modération (« écoterrorisme »).

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    Christian Lecerf 1 novembre 2022 at 17:33 #

    « La politique de l’autruche est respectable : tout dépend de ce qu’il y a dans le sable.”
    Didier van Cauwelaert

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