Après l’école, on nous embarquait dans un camion pour aller travailler au kolkhoze dans la montagne. C’était un beau moment, avec le vent dans les cheveux et toute cette belle nature autour de nous. Nous chantions à tue-tête. Le texte d’une de ces chansons dérangeait particulièrement les maîtresses : elle parlait d’amour – ô horreur – et nous nous gardions bien en chantant de prononcer ce mot interdit! «Amour», encore une interdiction, comme bien d’autres relevant du puritanisme soviétique. Obéissants, nous l’étions, puisque nous nous interrompions au milieu de la phrase, la bouche ouverte, avant de reprendre, l’air de rien.
Dans mon souvenir, cette époque était une belle époque, en dépit de toutes ces limitations. Quand j’y pense, je me dis que les écoliers d’aujourd’hui devraient en prendre de la graine, eux que les mots grossiers, vulgaires et même pornographiques ne dérangent pas.
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Dix ans après la mort de mon père, nos protecteurs étaient toujours là.
J’entends encore aujourd’hui la voix à la fois sérieuse et chaleureuse de l’un d’entre eux. Levant le bras vers le mur, il désignait l’objet de notre fièrté, c’est à dire un losange sculpté dans le bois et portant cette inscription: « Voici une maison où vivent des bons élèves ». Ce losange faisait partie du règlement du système de l’éducation soviétique.
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Les présidents changent mais leur gourmandise ne change pas.
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Si je comprenais le langage des animaux du zoo, je n’entendrais que des sanglots.
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Cette chronique contient des nouvelles, aphorismes, histoires vraies et autres récits écrits en kirghize entre l’âge de 15 et 35 ans sous la forme d’un journal par le journaliste et écrivain Zhenishbek Edigeev. Un premier tome des “Cahiers bleus” a été publié en 2022.


