1991. L’Union Soviétique vient de tomber.
Il n’avait jamais vu un étranger de sa vie, à part peut-être quelques Russes ça et là. En revanche, le berger connaissait ses moutons comme lui-même, qui transhumait avec son troupeau de mille bêtes à travers les montagnes les plus escarpées. Seul. Solitaire. Toujours à cheval et toujours suivi de ses chiens.
Il avait dressé sa yourte non loin de la route qui zigzague sur les pentes. Et voici qu’un jour apparait devant lui, sur cette même route, une Jeep noire. Une Jeep non plus, il n’en avait jamais vue ! Et les occupants de la Jeep encore moins ! Des Américains ! Lesquels se presentèrent comme des touristes rêvant d’un barbecue en pleine nature sauvage. L’un d’eux fait comprendre à l’interprète qui les accompagne qu’ils désirent acheter un mouton et en demandent bien sûr le prix. Le berger désigne son troupeau d’un large geste: « Choisissez ! ça vous coûtera 500 som » (Le som est la monnaie du Kirghizstan ; 10 euros équivalent à environ 1000 soms.) L’interprète s’interpose: « Malheureusement, ces Messieurs n’ont pas de monnaie kirghize, mais ils t’offrent des dollars !» Le berger se renfrogne. Des dollars, qu’est-ce que c’est que ça?! Ces étrangers veulent m’arnaquer !
L’un des Américains sort de son portefeuille une petite liasse de l’universel billet vert que le berger refuse furieusement. Le malheureux n’imaginait pas qu’avec une somme pareille, 300 dollars, ni plus ni moins il aurait pu se payer jusqu’à deux beaux chevaux… « Tu ne sais rien de rien, tu es un ignare », lâche l’interprète excédé, qui se tournant vers le conducteur de la Jeep le prie de démarrer. Ce qu’il fait en trombe dans un nuage de poussière.
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À quoi me fait penser le bruit de la pluie – à mon enfance.
À quoi me fait penser le sifflement du vent – au moulin de mon village.
À quoi me fait penser l’arc-en-ciel – à nous les enfants qui courions vers lui pour attraper ses couleurs.
À quoi me font penser les brûlantes soirées d’août – à ce rideau de perles (pour garder la fraîcheur) qui vibrait sur la porte donnant sur l’allée, d’où allait apparaître un revenant: mon grand frère, après avoir passé onze ans de prison en Sibérie.
Cette chronique contient des nouvelles, aphorismes, histoires vraies et autres récits écrits en kirghize entre l’âge de 15 et 35 ans sous la forme d’un journal par le journaliste et écrivain Zhenishbek Edigeev. Un premier tome des “Cahiers bleus” a été publié en 2022.


