Les Cahiers bleus de Zhenishbek – L’homme qui vivait près du cimetière

PAR ZHENISHBEK EDIGEEV

— Regarde! Ils sont en train d’enterrer ce pauvre Abdybek! Tu devrais aller jeter une poignée de terre sur sa tombe, tout de même! Qu’est-ce que tu fais encore couché, hein? Lève-toi donc! Là-bas… regarde!

La femme de Salmoor écarta délicatement le rideau de la fenêtre et observa à la dérobée la foule rassemblée au cimetière. Allongé sur son lit, en maillot de corps, les yeux rivés à son téléphone, Salmoor ne comprit pas tout de suite.

— Quoi ? Qu’est-ce que tu racontes ?

— Chut! Viens par ici! Doucement! Je te parle d’Abdybek… Ils sont en train de l’enterrer!

Salmoor se leva péniblement et rejoignit sa femme. À travers l’ouverture du rideau, il jeta un regard sombre et indifférent sur la foule.

— Et alors? Tu crois qu’Abdybek va ressusciter si j’y vais? Et puis… ce n’est pas un cimetière où je ne mets jamais les pieds. Maintenant qu’Abdybek repose juste sous ma fenêtre, je le verrai tous les jours…

Toujours aussi renfrogné, il sortit dans la cour.

Le soleil tapait fort. Il posa de travers sa vieille casquette légère sur son crâne dégarni et s’assit sur une souche, au pied du mur.

De l’autre côté, à quelques pas à peine, si près qu’on pouvait entendre les voix, on enterrait Abdybek…

Salmoor se souvint d’Abdybek lorsqu’il était encore vivant. Cela faisait bien dix ans, déjà !

— Abdyke, tu sais, je cherchais un terrain pour construire ma maison. Eh bien, les gens de l’administration m’en ont attribué un juste à côté du cimetière! C’est là que je suis tombé. Tu vois la maison de Saky? Juste en contrebas. Deux pas de plus et tu te retrouves parmi les tombes… Je ne sais pas pourquoi, mais cet endroit ne me plaît guère…

— Eh, Salmoor ! Tu te comportes comme un gamin ! Et alors, qu’est-ce que ça peut faire si ton terrain est près du cimetière ? Ou bien tu as peur de rentrer ivre un soir et de tomber dedans ? Puisqu’on te donne un terrain, prends-le ! La terre se fait de plus en plus rare, d’année en année. Et puis, tu n’es pas le seul ! Tout notre village vit à côté du cimetière, non ? Qui sait ? Même si ma maison est au début de la rue, peut-être que j’irai là-bas avant toi. Ou peut-être que ce sera ton ami Artyk qui nous devancera… Dieu seul le sait…

— Tu as raison, Abdyke. Mais dis-moi plutôt : quand nous aurons terminé les foins, si nous allions à Kyrtchyn chercher du bois de sapin ? Si je pouvais en rapporter trois troncs et les faire scier, j’aurais de quoi couvrir le toit de ma maison. Qu’en dis-tu ?

— On ira ! Est-ce seulement une question à poser ? Prépare ta hache et tes outils ! Il suffira de faire un petit détour par la boutique verte en chemin… Ha ! Ha ! Ha !

Cet automne-là, ils étaient effectivement partis ensemble à Kyrtchyn abattre des sapins et en avaient rapporté le bois.

Salmoor avait achevé la construction de sa maison, s’y était installé et avait donné une fête pour célébrer son emménagement.

C’est dans cette maison que naquit son deuxième fils.

Lors du jentek, la fête traditionnelle organisée à l’occasion de la naissance de l’enfant, Abdybek revint sur leur ancienne conversation et lança à Salmoor, sur le ton de la plaisanterie :

— Alors, mon bon musulman, raconte-moi ! Tu n’as plus peur de vivre à côté du cimetière ?

— Peur ? Mon cher ami, bien au contraire ! Depuis que je vis ici, je suis plus tranquille que tous les autres. Je n’ai plus peur des voleurs, ni des médisances ! Je te le dis sincèrement ! Dans ce monde, tu ne trouveras jamais de voisins aussi fiables et aussi paisibles que les miens ! Ils ne parlent jamais derrière ton dos, ne te jalousent pas. De toute ma vie, je n’ai jamais rencontré de conseillers aussi sages… C’est ici que le pauvre homme que je suis a enfin appris quelque chose… J’ai compris que la proximité de la mort ne se mesure pas à la distance qui sépare ta maison du cimetière. Dieu a sa propre liste…

Salmoor poussa un soupir en revenant de ses souvenirs.

Au bout d’un moment, les voix s’apaisèrent derrière le mur.

C’était le mollah Sagataï, l’imam du village, qui s’adressait à l’assemblée :

— Mes frères, mes sœurs, faites silence et écoutez-moi attentivement ! Voici qu’aujourd’hui, sous vos yeux, nous accompagnons l’un des nôtres vers la Vie véritable. Ici même, demandez à Allah de pardonner les fautes de notre frère ! Priez pour qu’il se présente dignement devant la vie qu’il a menée et devant sa propre conscience, car, en cet instant, notre frère s’apprête à répondre de ses actes devant Allah…

Mon frère, même si tu n’as pas su satisfaire les hommes, faibles créatures que nous sommes, trouve la paix dans cette certitude : ton Seigneur est Allah, ton Livre est le Coran et ta qibla est la Kaaba !

Ô Allah, notre Créateur !

Pardonne aux vivants et aux morts, à ceux qui sont présents et à ceux qui sont absents, aux jeunes et aux vieux, aux hommes et aux femmes !

Ceux d’entre nous que Tu laisses en vie, garde-les fidèles à Ta religion ! Et ceux que Tu rappelles à Toi, fais-les mourir dans la foi !

À cet instant, Salmoor arracha de sa tête sa vieille casquette légère. Il la serra convulsivement entre ses deux mains, puis s’en couvrit le visage.

Adossé au mur, il éclata en sanglots, les épaules secouées de tremblements.

— Abdy… Abdyke… Pardonne-moi ! Je me suis conduit comme un chien, incapable de supporter la moindre petite parole de ta part… Pardonne-moi, mon cher ami ! Comment aurais-je pu savoir que tu allais partir… Oh, mon pauvre Abdyke ! Mon cher Abdyke ! Pardonne-moi !

À cause d’une misérable querelle, je reste assis chez moi au lieu d’aller jeter une poignée de terre sur ta tombe !

Ce pauvre Sagataï, qui a tant de mal à parler, a raison ! Ô mon Dieu, fais-nous tous mourir dans la foi !

Pardonne à mon pauvre Abdyke, Seigneur ! Pardonne à ce malheureux qui ne connaissait ni la ruse ni la méchanceté !…

Soudain, une volée de moineaux s’envola dans un bruissement d’ailes du toit de la maison qu’Abdybek avait autrefois aidé à construire.

Sans se disperser, les oiseaux franchirent le mur et allèrent se poser sur un mausolée gris portant cette inscription :

« Arpatchy, fils de Kalybaï, 1910–1997 ».

Un papillon blanc, qui voletait d’une tombe à l’autre parmi les sépultures envahies d’armoise, franchit à son tour le mur du cimetière pour rejoindre celui des vivants…

Ainsi donc, tout ce qui séparait ces deux mondes dont nous parlons tant tenait à si peu de chose.

Toute la distance entre eux. Tout le chemin qui menait de l’un à l’autre.

Il suffisait d’un instant pour basculer de l’autre côté.

Ce n’était qu’un mirage.

Et cela arrivait si vite…

Texte original en kirghize. Version française relue et adaptée par un tiers. Cette chronique contient des nouvelles, aphorismes, histoires vraies et autres récits écrits entre l’âge de 15 et 35 ans sous la forme d’un journal par le journaliste et écrivain Zhenishbek Edigeev. Un premier tome des “Cahiers bleus” a été publié en 2022.

Mon village. © Zheni

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